Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne
séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans
l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a
appelé de notre temps Léopold Robert.
Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa
naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se
retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.
Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis
seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel
en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une
épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à
pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige;
quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y
encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement
arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux
que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte
jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent
nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges
sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir
à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements
très-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas à ces
solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la
grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux fois par jour
sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, ornées plutôt
qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent
pendre, comme une draperie à festons redoublés sous leurs cous, leurs
larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les
jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et
distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyées
dont les brins pendent des deux côtés de leur bouche, et elles vous
regardent d'abord avec étonnement, puis avec familiarité, puis avec
amour. Toute la paix des steppes où elles vivent est dans leurs yeux;
ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la
rosée du matin a laissée au fond de la pervenche qu'elles foulent aux
pieds; leur profondeur n'a point d'abîmes comme les yeux humains. On
ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence,
sécurité, innocence, résignation à la destinée, amitié pour l'homme.
Tel devait être le regard de tous les yeux dans le jardin de félicité,
avant que le soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des
passions dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde
extérieur à l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans
le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance
j'aurais passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux
des vaches ou des boeufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui
une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit.
(Voyez les quatre têtes de buffles et de boeufs dans _les
Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Léopold
Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)