Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre
les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la
prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est
certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur
équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation,
prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est
probable que de très-grandes écoles de peinture étaient
contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle
de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son
écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde
périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture
périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.
On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand
on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces
peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de
Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature
des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y
sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une
invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des
Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont
arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes
ouvriers du beau.
Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même
en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles
dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un
art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient
de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de
l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments
populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la
sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on
peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe.
À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de
créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui
soit capable de rendre un art universel et populaire.
X
La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans
ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le
monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile,
monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs
siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui
psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière
de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des
cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou
sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers
le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.
La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans
perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait
qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs
violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle
restait dans l'enfance.
On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que
quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de
puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur
l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.
Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa
popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté
elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes
les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité,
et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome
coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la
mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze
siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé,
on commença à se retourner par une réaction contraire vers la
philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y
chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un
précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme
un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du
polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser
la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et
au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des
_Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône
pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle
de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec
_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec
Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux;
il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les
Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec
Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo;
d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des
paysagistes et des peintres de marines.
La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit
non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le
caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands
hommes du pinceau:
Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres,
et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;
Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours
divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des
Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes,
le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant
ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de
l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;
Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du
Paradis;
Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges,
l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des
bucoliques virgiliennes;
Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une
vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire,
roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la
fond et la nuance sur toute la nature;
Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la
Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate
discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux,
mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans
_Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir
cuisant;
Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant
leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des
moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;
Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime,
Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec
de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des
princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,
avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais
universel;
Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les
traits;
Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de
marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche
et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;
Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et
fantastique de cette nation du mouvement:
Pieuse avec _Lesueur_;
Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;
Rêveuse avec Poussin;
Lumineuse avec Claude Lorrain;
Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis
XIV;
Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous
Louis XV;
Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec
David, sous la République;
Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les
uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;
Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la
Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux,
se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux
ordres d'un monarque ou d'un pontife;
Corrégienne avec Prudhon;
Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_;
Raphaëlesque avec Ingres;
Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;
Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;
Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons
de Gudin;
Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;
Idéale et expressive avec Ary Scheffer;
Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les
dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais
transcendantes;
Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture
moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur
l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise
au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république
du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois
par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux
travail.
Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons
peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens
littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons
vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à
elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi
Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous
dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort
laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert
est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique,
le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée;
enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de
terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines
de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour
entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée,
du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a
dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le
type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu
sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les
Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par
l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et
sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence
et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.
Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement
l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait
choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature
peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure
nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion,
d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.