IX

Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre

les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la

prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est

certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur

équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation,

prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est

probable que de très-grandes écoles de peinture étaient

contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle

de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son

écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde

périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture

périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.

On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand

on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces

peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de

Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature

des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y

sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une

invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des

Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont

arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes

ouvriers du beau.

Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même

en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles

dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un

art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient

de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de

l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments

populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la

sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on

peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe.

À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de

créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui

soit capable de rendre un art universel et populaire.

X

La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans

ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le

monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile,

monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs

siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui

psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière

de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des

cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou

sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers

le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.

La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans

perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait

qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs

violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle

restait dans l'enfance.

On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que

quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de

puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur

l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.

Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa

popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté

elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes

les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité,

et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome

coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la

mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze

siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé,

on commença à se retourner par une réaction contraire vers la

philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y

chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un

précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme

un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du

polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser

la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et

au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des

_Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône

pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle

de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec

_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec

Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux;

il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les

Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec

Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo;

d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des

paysagistes et des peintres de marines.

La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit

non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le

caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands

hommes du pinceau:

Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres,

et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;

Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours

divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des

Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes,

le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant

ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de

l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;

Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du

Paradis;

Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges,

l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des

bucoliques virgiliennes;

Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une

vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire,

roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la

fond et la nuance sur toute la nature;

Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la

Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate

discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux,

mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans

_Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir

cuisant;

Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant

leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des

moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;

Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime,

Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec

de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des

princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,

avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais

universel;

Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les

traits;

Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de

marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche

et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;

Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et

fantastique de cette nation du mouvement:

Pieuse avec _Lesueur_;

Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;

Rêveuse avec Poussin;

Lumineuse avec Claude Lorrain;

Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis

XIV;

Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous

Louis XV;

Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec

David, sous la République;

Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les

uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;

Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la

Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux,

se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux

ordres d'un monarque ou d'un pontife;

Corrégienne avec Prudhon;

Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_;

Raphaëlesque avec Ingres;

Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;

Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;

Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons

de Gudin;

Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;

Idéale et expressive avec Ary Scheffer;

Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les

dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais

transcendantes;

Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture

moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur

l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise

au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république

du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois

par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux

travail.

Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons

peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens

littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons

vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à

elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi

Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous

dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort

laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert

est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique,

le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée;

enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de

terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines

de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour

entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée,

du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a

dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le

type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu

sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les

Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par

l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et

sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence

et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.

Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement

l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait

choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature

peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure

nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion,

d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 170 / 196 题