XXXIV

Aussi poëte qu'il était musicien et politique, Confucius se délassait

du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la

campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à

soixante-dix ans le goût et le talent des vers.

Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte

orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un

édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés

de la gravité triste de sa physionomie.

Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse

qui ne lui était pas habituelle.

* * * * *

«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre

décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les

vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à

quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant

pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de

lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il

accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants:

«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les

remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le

soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où

il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient

que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.

«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et

finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous

le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse

celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce

monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent

avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a

revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence,

il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que

les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent

indifféremment de leur feuillage!»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 144 / 196 题