Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un
pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de
terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il
voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés.
Cette oeuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres
commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix
le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et
d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie
et de la politique des hommes de son temps.
--«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je
n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état
des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas!
que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils
rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps
de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!»
Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après
dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle,
s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son
disciple.
«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être
jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes,
concession à la nature; puis, reprenant:
«Ô mon cher _Tsée_!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé
et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête)
s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les
poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi
pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est
entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir
pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était
entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir
l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il,
après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!»
Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche
désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.
Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de
vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau
du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de
Dieu!
Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en
Chine.