XXX

Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les

devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du

gouvernement.

«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs;

il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son

perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu

ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en

parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.

«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les

grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il

les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les

remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche

point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul

trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul

honneur auquel il prétend.

«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et

droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; il

ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne

s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il

est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.

«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher

ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et

s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la

miséricorde de l'Évangile?

«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages;

il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les

offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il

est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une

conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui

sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la

justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou

pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit

de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il

pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation

des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste

que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir

encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il

connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais

au delà.

«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur

lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon

il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent,

chez lui, au profit de la vertu.

«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur

toujours égale avec ses amis.

«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne

rebute point ceux qui ne le sont pas.

«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne

aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est

porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors,

c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le

rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles

injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe

de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une

preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.

«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de

quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque

ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir

ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement

et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur;

et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié,

il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes

honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de

ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»

--«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais

enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et

heureux.

--«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne

soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la

_raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur

la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimées par ce mot

complexe _Ly_, que la société est fondée; c'est par ces trois

principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des

devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois

principes divins, incorporés par le _ciel_ dans notre nature, qui

lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur

imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois

inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus

que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni

inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les

femmes, les pères et les enfants, les frères et les soeurs, tous sans

distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans

liens.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 140 / 196 题