À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie
sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa
répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux
soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à
prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre,
les moeurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les
hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative,
philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et
impartiale intimida les méchants et rassura les bons; sa politique ne
fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. C'est à cette
époque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et
ses plus belles institutions.
Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se
résume ainsi:
Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel
qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le _ciel_
est père de l'humanité.
C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a
mis un juge en nous par la conscience.
Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques
les uns envers les autres.
Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des
hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression
extérieure de ces devoirs religieux et civils.
L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social,
le bon gouvernement, la vertu.
La première de ces vertus, l'âme de ces rites ou devoirs, est
l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la
race.
Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien
supérieurs à ceux d'Aristote:
«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.
«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi,
la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois
devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.
«Du souverain au sujet,
«Du père aux enfants,
«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales
qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur
excellence et l'obligation de les accomplir.
«Ces cinq vertus sont:
«1º L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes
de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons
aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits
du gouvernement, patrimoine de tous.
«2º La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à chaque
citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient légitimement
sans favoriser ni déshériter personne de sa part de droits.
«3º La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,»
dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»
Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous
appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.
«4º La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité
ni à soi-même ni aux autres.
«5º Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux hommes
en société de voir clairement dans le coeur et dans les actions les
uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?)
«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de
notre société civile et politique respectables pendant leur vie,
immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»