XXIV

On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que

c'était que ce philosophe:

«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne

peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence,

ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle

des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept

pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu

courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble

aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne

pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins

éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de

ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de

tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait

sur lequel il soit possible de se former.

«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,

que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la

postérité?

«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit

Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des

premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les

cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les

hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que

laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et

fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et

pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»

[Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et

harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les

Chinois comme chez les anciens législateurs européens.]

On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait

fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux

qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On

pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je

tâche de ne manquer à aucun des rites.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 134 / 196 题