On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que
c'était que ce philosophe:
«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne
peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence,
ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle
des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept
pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu
courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble
aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne
pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins
éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de
ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de
tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait
sur lequel il soit possible de se former.
«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,
que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la
postérité?
«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit
Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des
premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les
cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les
hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que
laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et
fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et
pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»
[Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et
harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les
Chinois comme chez les anciens législateurs européens.]
On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait
fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux
qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On
pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je
tâche de ne manquer à aucun des rites.»