Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait
irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été
écrit sur ce livre sacré des _Kings_ et une partie de ce que leur
commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y méconnaître
l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse morale et
d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes et des
dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des
savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV)
le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les
bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux
monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme
nous en parlons.
Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y
méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires
pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette
étude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littéraires de
Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien
compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les _Kings_:
«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des
Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux
sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau
élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne peuvent
presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que
par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parlé que
par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités dans les fragments
disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc
pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers siècles de notre
monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais
par ce qu'ont conservé les autres peuples de l'histoire de la haute
antiquité. Quoique ce que nous avons en ce genre se réduise en un
petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils aient échappé à tant de
naufrages.
On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a
aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus
d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont
on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la
non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à
jeter les yeux sur les notes qu'on a mises à la tête de chaque _King_
dans la grande édition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a
jamais poussé si loin les recherches et la critique pour aucun livre
profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_.
Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens;
donnons une petite notice de chacune...............................
...................................................................
«Les _Kings_ ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de
plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu
dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur
ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de
l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire
pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au
premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos
gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du
gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les
conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des
Indous), nous le devons à ces livres....
«Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain chinois,
il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la
connaissance des moeurs dans cette longue suite de siècles, détails
d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus
variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la
houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec
raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de
l'authenticité du _Chi-King_. Trois cents pièces de vers dans tous les
genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une
supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant
des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si
harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si
continuellement, les peintures des moeurs y sont si naïves et si
particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur
authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne
voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale,
mais qui puisse même leur être comparé! «Les six vertus, dit
Han-Tchi, sont comme l'âme du _Chi-King_; aucun siècle n'a flétri les
fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en
fera éclore d'aussi belles.»
«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le
_Chi-King_, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de
dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la
divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence
d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions
d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»