Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait
pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien
que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les
premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler
les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent
dès le premier jour des livres à la main.
Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrés, espèce de Védas de
l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique
même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un
peuple anéanti et renaissant.
Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres
mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur
quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au
vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue
faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une
morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des
maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers
les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art
où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un
accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris,
chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais
du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?