Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la
raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de
l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie,
aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons
essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.
Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du
peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de
l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence
militaire, entendons-nous bien).
Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays
du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par
jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce
peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par
le mystère.
Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son
système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces
hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude,
inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune
n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie,
un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la
science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire
de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE,
et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne
peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce
qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues
et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de
philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu
s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne
soulève pas.
Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est
possible de savoir.
X
Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer
les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune
et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature,
mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple
primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en
partie à quelque grande catastrophe du globe.
S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou
traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel
ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités
et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une
renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la
submersion de sa race.
Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du
Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des
Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation
quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement
des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité,
dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie
est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la
grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des
naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé
de l'inondation à de nouveaux soleils.
C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une
civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa
nouvelle patrie au pied du Thibet.
Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre
Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de
cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de
population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges
de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste
bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa
science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre
profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la
première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à
l'oeil purement humain.