IX

Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la

raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de

l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie,

aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons

essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.

Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du

peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de

l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence

militaire, entendons-nous bien).

Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays

du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par

jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce

peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par

le mystère.

Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son

système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces

hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude,

inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune

n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie,

un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la

science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire

de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE,

et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne

peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce

qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues

et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de

philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu

s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne

soulève pas.

Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est

possible de savoir.

X

Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer

les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune

et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature,

mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple

primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en

partie à quelque grande catastrophe du globe.

S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou

traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel

ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités

et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une

renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la

submersion de sa race.

Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du

Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des

Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation

quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement

des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité,

dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie

est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la

grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des

naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé

de l'inondation à de nouveaux soleils.

C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une

civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa

nouvelle patrie au pied du Thibet.

Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre

Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de

cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de

population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges

de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste

bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa

science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre

profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la

première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à

l'oeil purement humain.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 120 / 196 题