VI

Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez

quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements

eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'_anarchie_ la

liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.

Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de

science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de

la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent

le suicide de l'homme social.

Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont

faits les organes de cette théorie de _la liberté illimitée_, et qui

ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi

que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la

loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que

l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds

jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères

que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur

garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux

autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la

loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils

n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait

fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne

possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par

leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de

la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de

concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une

famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de

ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le

fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des

dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de

leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces

lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne

resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être

nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et

stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui

consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était

nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué

au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine

ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la

détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la

liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que

l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des

violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les

facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que

pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté

illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de

gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort

tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume

ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la

politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus

de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase

que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité

n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est

l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et

une brutalité.

Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans

changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en

comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre

tous!

On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer

la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.

Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des

instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la

nature pour les développer par la raison.

Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer,

ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que

nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en

Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des

considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle

d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments

sans réplique.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 117 / 196 题