Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de
son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les
institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.
Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des
songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la
nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments
d'ordre social.
Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que
l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée
dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies
infranchissables entre les castes.
Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus
ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et
posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et
la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de
gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des
conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois,
mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois
d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes
lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces
deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les
dépouilles du monde.
Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et
d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence
jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples.
Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion:
«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la
morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État,
c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet
pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le
christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique
par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa
philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la
législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas
encore venue même dans la littérature d'état.
Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses
principes de gouvernement;
Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle,
est romain;
Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon
britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait
dans la lumière du cap Sunium;
Bossuet est hébreu;
Fénelon est cosmopolite et imaginaire;
Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de
constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus
inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se
tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le
_Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans
l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne
fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son
_Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un
souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des
gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les
premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment
citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et
leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide
d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux
derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La
passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était
animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat
social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en
sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a
pitié du législateur politique.
Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice
chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.
V
Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de
Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont
tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le
contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de
l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns
posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le
premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois
même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A.
Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles,
d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces
théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu,
souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés
civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le
doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme
l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté
morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la
politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et
sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau
pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces
littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette
divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond
de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi,
disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de
l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait
fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre
leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous
écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du
peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!