Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se
façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité
morale parmi les êtres créés.
Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en
action.
Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait
qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de
la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans
cesse ses gouvernements.
Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles
sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que
les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur
la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les
livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui
touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de
république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie
ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était
l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous
les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des
sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a
le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les
principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience
et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel,
les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de
notre Europe.
Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu
notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à
sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous
ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus
vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais
subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.
Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions
qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui
n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la
Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus
policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement
ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets
d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que
penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient
nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches
d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands
hommes et pour dérider nos populaces?