II

Le chef-d'oeuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.

Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui

pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et

reconnus;

Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou

contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse

l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;

Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et

commune qui gouverne cette anarchie;

Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent

des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux

instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans

la société;

Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit

possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet

organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée

de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;

Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur

nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements,

nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un

pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et

craindre la loi;

Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer

les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans

l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse

lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un

seul contre tous en tyrannie;

Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures,

religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que

chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à

sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part

d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de

vengeance même si un droit est violé dans sa personne;

Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force

chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation

exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté

exige le sang de ses enfants;

Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une

autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un

chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans

une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire

personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par

l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'oeuvre de cette création d'un

gouvernement par l'homme.

Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses

tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé

aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de

l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à

eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou

moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.

Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle

un gouvernement.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 114 / 196 题