Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma
caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de
la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit
entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts
d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur
de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du
haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la
mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte
des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un
ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut
des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant
berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et
je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux
saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé.
Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe
s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces
inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie
d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit
et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau
pour l'écouter jusqu'au bout.