Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains,
sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.
Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers
grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la
ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés,
ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des
derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil
autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des
temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique
et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et
du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les
siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris
parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire
aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux,
soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce
vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des
feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait,
sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les
chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte.
C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes
collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons,
ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui
l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir,
insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du
vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une
grande ville d'Orient.
Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance
de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte
qui les a éternisés par ses hymnes.
J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans
l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les
circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et
quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées
pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à
lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset
davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste;
mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais
encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma
mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à
la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère
de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque
poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes
profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les
psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une
naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il
n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les
deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce
n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au coeur.