Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de
retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et
communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des
siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car
qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?).
C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à
ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.
Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune
lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une
chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en
commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux
dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par
prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée
d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée
l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses
yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de
cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et
coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui
que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à
effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le
sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le
vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le
charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se
respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il
respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant
de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement
de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la
suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie.
Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher
dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les
expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer
éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom
de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom
l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour
la chanter!