Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit
livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui
écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie
avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du
_Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Pétrarque_: sauvage comme
Dante, rêveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme
Pétrarque.
Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe
d'_Arquà_, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa
patrie, les scènes de son poëme en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici
comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses
impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:
«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya
de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en
interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux
à terre et je ne me hasardai pas à répondre....
«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline
verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions
tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures,
s'évanouissaient à l'oeil dans les vapeurs et dans les fumées du soir
et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux
bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne,
laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles
jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes
très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient
contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en
espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles
par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de
guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors,
relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les
alentours:--«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur
ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais
souvent passer l'été avec ma mère.»--Elle se tut, s'arrêta et détourna
sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un
peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour
dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir...
Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions
blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme,
pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de
Laure obtint des honneurs presque divins_!
«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de
mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de
l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui
possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en
vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la
chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de
Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres
recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard
solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui
ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de _Torquato Tasso_,
après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans,
de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond,
et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans
son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non,
je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire
plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme
gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma
sépulture!_--Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours
dans le coeur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un
jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de
lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort
encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et
dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)
«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en
allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la
_canzone_ de Pétrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet:
_Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma
mémoire suggérait à mon pauvre coeur dans les murailles mêmes et sous
les arbres du verger où ils furent composés!»
J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai
retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui
avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus
grandes, car elles sont les plus sensibles.