Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en
ce temps était une passion entre les esprits capables de se
comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie.
On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes
les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit
pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi
immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour
monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers!
Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit
la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres
de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité,
comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se
souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes
épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait
eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est
immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les
lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette
vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque,
renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source
de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà
cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.
Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se
renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline
euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur
une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille
lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations?