Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la
nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de
l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et
toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent
par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils
adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite
église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté
sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste
épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la
miséricorde et la paix.
Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par
Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on
retrouve dans ses oeuvres.
«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre.
J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre
maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier
mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les
derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que
j'explique ici en public _la Divine Comédie_ du Dante, il y a dix
mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement
affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet
embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma
maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes
genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de
Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai
encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié
pour lui (ses moeurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me
permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses
amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur
une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de
Tullie, ma chère soeur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de
faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait
prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont
besoin de notre secours.
«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la
dépouille d'un homme dont le coeur était le séjour des muses, le
sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les
beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans
le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont
Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives
du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce
qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui
viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer
Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts
Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles
ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse
patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer
dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu
l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison,
d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà
le vieux proverbe vérifié: _Nul n'est prophète dans son pays._
«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce
projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est
que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa
magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»