Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au
sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme.
«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison
petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de
mes jours, préférant à tout la liberté.»
Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au
Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.
Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait
de se sentir consumer et devenir flamme.
Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron
et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et
selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine,
société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du
silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié
et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances
ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut
douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.
La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude
avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table
de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main
était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes
inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir
anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son
coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y
endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le
poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme
qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait
retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!
Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à
l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire,
entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa
nuit éternelle.