Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et
redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le
retiennent à la vie.
«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me
garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon
mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton
ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes
gémissements!
«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle
m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations
m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais
senties!
«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu
aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»
«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console
en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir
dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou
vivre seul!»
Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop
étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les
laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur,
qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure.
Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où
son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière
dans le diamant!
_Volo coll ali de miei pensieri_, etc.
«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il
me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour,
ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens
mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle
pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je
t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta
chevelure tu as enfin changé ta vie!»
«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe
la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à
contempler l'un et l'autre visage.
«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les
vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent
beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!»