XXV

L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de

philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient

puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand

mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils

voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées,

dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et

rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au

raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie.

Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son

culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils

appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace.

L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la

philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque

isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils,

quelques vieux serviteurs et ses livres.

L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il

vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son

âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand

amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de

celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions

surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des

hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,

ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.

C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut

rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en

temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse

tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus

savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort

prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment

souvent fugitif quelque chose de l'éternité.

_Ite rime dolenti al dura sasso

Che il mio caro tesoro in terra asconde...._

«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous

terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du

ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et

ténébreux!

«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces

vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges

sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;

«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois

vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité,

afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!

«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à

l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de

mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle

et m'attire à elle là haut.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 57 / 196 题