L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de
philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient
puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand
mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils
voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées,
dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et
rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au
raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie.
Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son
culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils
appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace.
L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la
philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque
isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils,
quelques vieux serviteurs et ses livres.
L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il
vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son
âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand
amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de
celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions
surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des
hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,
ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.
C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut
rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en
temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse
tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus
savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort
prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment
souvent fugitif quelque chose de l'éternité.
_Ite rime dolenti al dura sasso
Che il mio caro tesoro in terra asconde...._
«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous
terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du
ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et
ténébreux!
«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces
vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges
sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;
«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois
vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité,
afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!
«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à
l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de
mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle
et m'attire à elle là haut.»