Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur
frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la
charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du
_Décameron_ n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie,
mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait
rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie,
par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant
au Cicéron moderne.
«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous
chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les
discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que
j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de
Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin
appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en
fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont
quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux
personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux,
que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez,
me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je
rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous
dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques
questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa
grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières
et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas
admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le
fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine
arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à
qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut
fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui
j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour
me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre
obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand
même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux,
j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre
Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez
justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute
autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon
âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme
sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais
le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des
traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière
délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait
autant d'effet que la vérité même.
«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès
qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme
elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant,
et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite,
avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras.
Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter
vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir
tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous
sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec
nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui
est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la
décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait
ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien
plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant
avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de
joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui
ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le
médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront
que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux;
que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut
rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était
un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq
ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je
n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre
est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les
propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage.
Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec
elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu
m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous
comprenez le sujet de ma douleur.
«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous
dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de
lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais
constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés,
et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit
suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand
il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à
l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par
ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a
allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait
me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a
laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence
qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»
Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images
domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au
naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style
une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le
charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de
l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!