À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se
sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa
résidence dans sa maison.
«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en
savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le
seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma
maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de
meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec
nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce?
Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre
Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour
habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle
âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous
en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude
absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de
lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la
rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne
vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on
ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos
avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit
que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons
où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si
ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on
la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur,
en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»