XIX

À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se

sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa

résidence dans sa maison.

«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en

savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le

seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma

maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de

meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec

nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce?

Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre

Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour

habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle

âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous

en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude

absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de

lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la

rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne

vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on

ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos

avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit

que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons

où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si

ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on

la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur,

en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 51 / 196 题