Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs,
quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire.
Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son
père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune
homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout
à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il
pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa
petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla
chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de
bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière,
écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper
aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me
promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté
par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et
tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»
Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant
d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un
traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le
gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.
La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à
Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la
peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé
Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère
accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu
digne d'un tel père.
Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa
fille.
Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du
bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et
admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.
Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des
heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur
soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.
Son ami Boccace, converti par une vision à une vie chrétienne et
sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces
deux hommes d'oeuvres si différentes semblaient être du même coeur;
leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la
confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes.
Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus
délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.