Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de
la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa
cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi
qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout
poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son
âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes
tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été.
Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui
lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont
il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.
«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en
tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours
un plus saint aliment.»
Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands
hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit
et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le
sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à
Boccace.
«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à
Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler
d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»
Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante,
copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne
possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!
Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et
en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie
homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la
vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il
trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans
les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en
France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_
du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai
passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût,
avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en
lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le
poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé
lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer
textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la
Divine Comédie_ du Dante.
«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand
poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui
décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de
vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux
les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses
fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme
d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de
personnes ont lu et compris ce livre?)
«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux
arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans
pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela
est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et
supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin
dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales
gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il
se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il
avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris;
mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous
parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les
applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers,
des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font
plus de tort que d'honneur?»
On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste
pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à
Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.
Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme
les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait
mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les
poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les
autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas
même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes
comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus
de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de
ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage
et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront
ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis
viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa
place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés,
Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style,
d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de
l'esprit.