XVII

Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de

la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa

cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi

qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout

poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son

âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes

tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été.

Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui

lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont

il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.

«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en

tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours

un plus saint aliment.»

Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands

hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit

et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le

sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à

Boccace.

«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à

Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler

d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»

Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante,

copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne

possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!

Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et

en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie

homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la

vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il

trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans

les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en

France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_

du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai

passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût,

avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en

lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le

poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé

lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer

textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la

Divine Comédie_ du Dante.

«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand

poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui

décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de

vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux

les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses

fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme

d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de

personnes ont lu et compris ce livre?)

«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux

arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans

pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela

est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et

supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin

dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales

gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il

se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il

avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris;

mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous

parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les

applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers,

des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font

plus de tort que d'honneur?»

On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste

pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à

Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.

Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme

les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait

mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les

poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les

autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas

même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes

comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus

de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de

ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage

et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront

ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis

viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa

place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés,

Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style,

d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de

l'esprit.

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 49 / 196 题