Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller
après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues
auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon
Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour
retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.
Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des
dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages
troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la
Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac
de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse
ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin.
«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève
sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de
fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais
limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le
cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles
vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis
que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et
tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que
j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue
d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme
de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de
l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse
de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à
combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis
dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus
de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince
d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me
fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître,
car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je
suis aimé et considéré.
«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu
d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je
m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la
solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis
partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de
l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de
Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de
tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des
poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une
belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs
innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la
perte de plusieurs de mes amis.»
Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui
d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.
Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les
fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera
le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà
qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il
fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un
homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans
lettres que des lettres sans homme.»