XVI

Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller

après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues

auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon

Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour

retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.

Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des

dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages

troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la

Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac

de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse

ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin.

«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève

sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de

fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais

limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le

cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles

vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis

que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et

tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que

j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue

d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme

de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de

l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse

de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à

combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis

dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus

de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince

d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me

fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître,

car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je

suis aimé et considéré.

«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu

d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je

m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la

solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis

partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de

l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de

Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de

tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des

poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une

belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs

innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la

perte de plusieurs de mes amis.»

Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui

d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.

Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les

fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera

le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà

qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il

fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un

homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans

lettres que des lettres sans homme.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 48 / 196 题