L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait,
comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à
ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus
poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent
pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement
accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait
sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.
Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à
délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom
d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine.
Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de
son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession
de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa
démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de
sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs;
Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI
caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec
Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais
Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois
qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment
d'éternelle séparation.
«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose
dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes
qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté
toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de
ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son
enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne
l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les
coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on
ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une
force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards
avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue
avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où
il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi
un coup d'oeil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis
rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»
Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à
l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les
angoisses et les presciences du véritable attachement?