XXIV

Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour

sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie

italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à

vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son

ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur,

ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées;

l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon

coeur.»

Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser

complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et

peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse

entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les

traits de Laure ces signes involontaires d'affection.

_Quel vago impallidir_, etc.

«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire

interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée

compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put

à moi m'échapper, etc.»

À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus

langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se

retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.

_Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.

«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin

de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de

l'âme, etc.»

Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un

attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres

latines de cette date, la description de quelques rares et courtes

journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme

pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.

Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun

faisait à Rome.

On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune

Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce

peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient

la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des

yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves

fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire

eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du

Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se

pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et

de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il

incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la

patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la

différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de

la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.

Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape

étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre?

L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule

l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et

en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait

précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë

contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut.

Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir

l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du

peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette

double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de

Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape,

l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son

collègue.

Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes

romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à

sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les

grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la

victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son

tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser

quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son

palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle

épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes

maisons, même de la famille des Colonne.

Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville.

Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui

firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé,

pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses

lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa

restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses

dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:

NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE

L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie

s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de

Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs

pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de

France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.

Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de

cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la

moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes,

une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et

amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des

papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce

fragment de sa lettre:

«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui

est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les

veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui

dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos

pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à

votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des

aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée

de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus

ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe,

les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens

romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient

en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir

couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur

servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où

leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?

Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce

n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur

puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur

naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient

l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait

prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,

quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain

que tant de héros ont fait gloire de porter!

«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse,

qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos

places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler

d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais

Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome

a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître

point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._»

Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de

Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.

«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième

libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait

mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....

«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la

république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours

présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de

la liberté de Rome doit être le vôtre.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 26 / 196 题