Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour
sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie
italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à
vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son
ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur,
ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées;
l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon
coeur.»
Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser
complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et
peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse
entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les
traits de Laure ces signes involontaires d'affection.
_Quel vago impallidir_, etc.
«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire
interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée
compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put
à moi m'échapper, etc.»
À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus
langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se
retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.
_Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.
«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin
de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de
l'âme, etc.»
Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un
attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres
latines de cette date, la description de quelques rares et courtes
journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme
pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.
Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun
faisait à Rome.
On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune
Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce
peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient
la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des
yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves
fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire
eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du
Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se
pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et
de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il
incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la
patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la
différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de
la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.
Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape
étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre?
L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule
l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et
en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait
précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë
contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut.
Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir
l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du
peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette
double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de
Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape,
l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son
collègue.
Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes
romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à
sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les
grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la
victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son
tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser
quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son
palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle
épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes
maisons, même de la famille des Colonne.
Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville.
Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui
firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé,
pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses
lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa
restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses
dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:
NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE
L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie
s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de
Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs
pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de
France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.
Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de
cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la
moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes,
une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et
amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des
papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce
fragment de sa lettre:
«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui
est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les
veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui
dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos
pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à
votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des
aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée
de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus
ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe,
les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens
romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient
en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir
couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur
servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où
leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?
Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce
n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur
puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur
naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient
l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait
prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,
quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain
que tant de héros ont fait gloire de porter!
«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse,
qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos
places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler
d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais
Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome
a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître
point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._»
Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de
Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.
«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième
libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait
mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....
«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la
république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours
présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de
la liberté de Rome doit être le vôtre.»