Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers
les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de
Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines
obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près
dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du
fantôme qui troublait son repos et ses prières.
«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je
l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son
serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes
veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût
venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et
portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.
«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une
maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je
courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui
était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais
nulle part en sûreté.
«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans
des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais
sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un
rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je
ne savais que devenir ni où aller.»
* * * * *
Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment
il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:
«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;
ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes
ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes
livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles:
distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à
vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je
les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes
mes questions.
«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles
passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci
m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui
par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui
disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font
connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les
arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.
«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien
fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de
leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le
silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»