XV

Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers

les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de

Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines

obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près

dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du

fantôme qui troublait son repos et ses prières.

«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je

l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son

serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes

veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût

venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et

portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une

maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je

courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui

était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais

nulle part en sûreté.

«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans

des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais

sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un

rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je

ne savais que devenir ni où aller.»

* * * * *

Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment

il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:

«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;

ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes

ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes

livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles:

distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à

vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je

les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes

mes questions.

«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles

passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci

m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui

par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui

disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font

connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les

arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.

«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien

fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de

leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le

silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 17 / 196 题