XIII

Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des

papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité

politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de

fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour,

l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois

sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux

courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient

autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y

fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la

présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché

pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa

seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait

Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres,

est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de

l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les

recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont

retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition

du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons

beaucoup.

Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules; à l'extrémité d'une

vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du

murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et

inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet

amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines;

les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec

les roches grises qui les portent.

C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y

venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.

Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se

creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière

s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste

bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la

sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre.

Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son

entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses

bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et

roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au

fond de la vallée.

Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers,

ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces

rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et

comme la pensée de ces beaux sites.

Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits

jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la

pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend

la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit

construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment

il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie

ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter,

rêver et aimer encore:

«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un

rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans

doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les

sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition

subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un,

ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le

permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les

roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui

a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»

«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la

guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont

entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le

ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent,

les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui

bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante

noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence

depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les

paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou

à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la

conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma

nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une

sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le

donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est

un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que

j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps.

Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une

nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues,

des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les

poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de

les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends

moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est

bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois

à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger

des montagnes.

«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon

intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce

serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui

je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa

chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent

merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y

ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse

digne d'une femmelette: _je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si

beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombragé,

recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend

en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du

rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de

rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs

ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins

sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une

rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où

les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte

ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte,

où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à

lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre

m'invite à l'étude et à la composition.

«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes;

le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse,

ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du

rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller

l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je

passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop

près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces

deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur

empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes

champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»

Cours familier de Littérature - Volume 06 · 第 15 / 196 题