Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa
constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes
prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave;
mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins
platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.
Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile
désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes
armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se
réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui
avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de
paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.
Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence
des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie,
l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut
charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le
rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant,
il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais
tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le
pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais
cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant
que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la
mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me
donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes
sens!»