LETTRE XVIII.

Léonce à Delphine.

Ce 8 septembre 1792.

En remontant chez moi, j'ai appris les massacres qui ont ensanglanté

Paris; tout est douleur, tout est crime! qui a pu se flatter d'être

heureux dans ce temps effroyable? Ne vois-tu pas dans l'air quelque

chose de sombre, quelques signes, avant-coureurs des événemens

funestes? Non, je ne te reverrai plus; écoute-moi... que vais-je te

dire? Je pars, eh bien! tu le sais... n'entends-tu pas le reste?....

Notre situation étoit horrible, je rougissois de mes foiblesses sans

pouvoir en triompher, tout étoit bouleversé dans nos rapports

ensemble. Je te repoussois, toi que j'adore, je repoussois le bonheur

sans lequel je ne puis vivre; la douleur alloit faire de moi le plus

méprisable insensé, lorsque hier, en écoutant cette musique qui

rappeloit les combats, je me suis senti ranimé. J'ai su depuis

d'affreuses nouvelles, elles ont achevé de me décider. Dans les

combats, les hasards m'appartiennent; et je saurai, quand je voudrai,

les diriger sur ma tête. Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que

je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est là que la mort

toujours facile, toujours présente, vous aide à supporter quelques

derniers jours de vie, consacrés à la gloire; c'est là que

j'éprouverai des mouvemens qui soulagent le désespoir même, le sang

qu'on doit verser, le péril qui vous menace, l'horreur qui vous

environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les

douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera levé sur

moi; je serai mieux encore, quand il aura pénétré jusqu'à mon coeur.

O mon amie! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affoiblie

dans cette lutte de mon caractère contre mon amour; je n'ai pu les

accorder que par le sacrifice de ma vie, ce n'est pas te moins aimer;

mais devois-je m'unir à toi sans t'honorer, sans pouvoir repousser

loin de toi les traits cruels de la censure publique? Falloit-il

éprouver, au milieu du bonheur suprême, un sentiment d'amertume?

rougir de soi-même, parce qu'on n'a pas la force de dompter ce

sentiment? rougir devant les autres alors qu'ils le devinent? aimer

avec idolâtrie, et n'être pas heureux avec ce qu'on aime? t'estimer,

t'adorer à l'égal des anges, et te voir flétrie dans l'opinion? garder

dans le fond de son âme une peine qu'il aurait fallu te cacher? Ah!

cette existence étoit odieuse! De tous les supplices les plus affreux,

le plus extraordinaire n'est-il pas de trouver dans son propre coeur

un sentiment qui nous sépare de l'objet de notre tendresse? d'avoir en

soi l'obstacle, quand tous les autres ont disparu? Malheureux! je

souffrois encore pendant que je serrois dans mes bras celle que

j'adore, pendant que le feu de l'amour couloit dans mes veines;

cependant, après avoir pu devenir ton époux, comment souffrir le jour,

en s'accusant de la perte d'un tel sort! comment recommencer cette

douleur déjà éprouvée, mais la recommencer en se disant à toutes les

heures: si je le veux, elle est à moi, et je m'éloigne d'elle, et je

la laisse languir dans une solitude déplorable où son amour pour moi

l'a précipitée!--Non, non, ma Delphine, quand ces contrastes, ces

inconséquences, ces douleurs opposées se sont emparées d'un

malheureux, il faut qu'il meure, car il ne peut ni se décider, ni

rester incertain, ni vivre après avoir choisi.

Et toi, mon amie, et toi, quelle douleur je te fais éprouver! quel

prix de ta tendresse! Mais déjà le trouble que je n'ai pu cacher

n'a-t-il point altéré ton affection pour moi? Ne m'as-tu pas dit que

jamais tu n'oublierois le moment fatal, l'instant d'incertitude qui

avoit désenchanté notre avenir? Ah! je me suis montré si peu digne de

ton amour, que peut-être ce souvenir te consolera de ma perte.

O ma Delphine! crois-mois cependant, je t'ai passionnément aimée; non,

jamais, jamais tu n'oublieras cet ami plein de défauts, d'orgueil, de

véhémence, mais cet ami qui, du jour où il t'a vue, sentit que seule

dans cet univers tu remplissois son âme, et que sa destinée se

composeroit de toi seule.

Oh! c'en est donc fait, et ma volonté nous sépare. Puis-je avoir un

ennemi plus cruel que moi-même! te ferai-je jamais comprendre comment

il se peut que je te quitte et que je t'adore, que je cherche la mort,

quand un bonheur tant souhaité m'étoit offert, et que ma passion pour

toi soit au comble de sa violence, dans le moment même où cette

passion ne peut dompter mon caractère! O toi, si douce et si tendre!

toi qui toujours as su lire dans mon coeur, vois au fond de ce coeur

les tourmens qui le déchirent, vois ce que je ne puis dire, et ce que

je ne puis supporter; et tout coupable qu'il est, prends encore pitié

de ton malheureux ami.

Je ne te demande point de regrets trop amers; vis, ange de paix, pour

répandre encore sur les malheureux la douce influence de ta bonté;

vis, pour que ma dernière pensée retourne à toi, et que mon nom,

inconnu sur la terre, tombant un jour sous tes yeux, parmi les listes

des morts, obtienne encore quelques larmes, quelques souvenirs qui te

rappellent les jours heureux où tu m'aimois, où je me croyois digne de

toi! Ah! je pouvois les recommencer encore... Non, je ne le pouvois

plus. Un regret étoit un outrage qui auroit profané ton culte et le

bonheur... Allons... Adieu; encore une prière, si tu me pardonnes. Oh!

la meilleure des femmes! quand je ne serai plus, informe-toi de ma

tombe, viens te reposer sur la place où mon coeur sera enseveli; je te

sentirai près de moi, et je tressaillerai dans les bras de la mort.

Delphine · 第 302 / 322 题