Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 8 septembre 1792.
Le hasard a tout fait, je sais tout, mon parti est pris; mais, je
l'espère, il me coûtera la vie! Depuis la dernière scène qui s'étoit
passée entre Léonce et moi, nous continuions, par une terreur secrète,
par un accord singulier, à ne nous point parler de nos projets à
venir, et l'on auroit dit, à nos entretiens, que nous n'avions aucun
parti à prendre, aucun plan à former, mais seulement une situation
douce et mélancolique.
Nous avions ainsi passé la matinée, tous les deux rêveurs, tous les
deux craignant de mettre un terme à ces jours où nous tenant par la
main, nous nous promenions encore appuyés l'un sur l'autre. J'avois
remarqué que Léonce prenoit constamment un détour, pour éviter de
traverser la ville en me ramenant à ma maison; je m'attendois ce matin
qu'il feroit ce même détour, lorsque nous vîmes quelques personnes qui
se hâtoient d'aller à la poste, parce qu'on y racontoit,
disoient-elles, de très-mauvaises nouvelles de France; un mouvement
irréfléchi nous engagea à les suivre, Léonce et moi; mais lorsque nous
fûmes au milieu du groupe qui environnoit la maison de la poste,
j'entendis des voix autour de moi qui murmuroient: _Voyez-vous cette
religieuse, qui fuit de son couvent pour épouser ce jeune homme!_ Des
femmes d'une figure aigre et désagréable, disoient: _c'est avec ces
beaux principes qu'on assassine en France! comment souffre-t-on un tel
scandale ici!_ Léonce fit un geste menaçant; je l'arrêtai.--Que
voulez-vous? lui dis-je; redoutez un éclat qui seroit plus funeste
encore; éloignons-nous.--Il m'obéit; mais je vis des gouttes de sueur
tomber en abondance de son front pendant le chemin qui nous restoit à
faire, et tour à tour la pâleur et la rougeur couvroient son visage.
Quand nous fûmes montés dans ma chambre, il se jeta sur un canapé, et
se parlant à lui-même, en oubliant que j'étois là, il s'écria:--Non,
la vie ne peut se supporter sans l'honneur! et l'honneur, ce sont les
jugemens des hommes qui le dispensent, il faut les fuir dans le
tombeau.--Ces paroles, la violence de l'émotion qu'il éprouvoit en les
prononçant, ce que je venois d'entendre au milieu de la foule, tout
enfin m'éclaira sur ma faute! je vis la vérité, comme si je
l'apercevois pour la première fois; et je ne conçois pas encore
comment j'ai pu croire que M. de Mondoville sauroit braver la
situation où nous nous serions trouvés, si nous avions suivi les
conseils de M. de Lebensei.
--Léonce, lui dis-je, demain je retourne à mon couvent; je renonce
pour jamais à la folle espérance qui avoit rempli mon âme; demain
je vous quitte; adieu.--Adieu? répéta-t-il. Juste ciel, qu'ai-je
donc dit?--Il se leva comme égaré, et retomba l'instant d'après
dans l'accablement de la douleur; je me plaçai près de lui, et avec
plus de courage que je ne me flattois d'en avoir, je lui
dis:--Léonce, ne vous faites point de reproches, nous nous sommes
abusés l'un et l'autre; non-seulement un caractère aussi délicat
que le vôtre ne devoit pas maintenant supporter l'idée de notre
union, mais elle eût fait souffrir tout homme que ses habitudes et
ses réflexions n'ont pas affranchi du monde; elle attirera sur vous
le blâme universel, il faut y renoncer.--Misérable que je suis!
dit-il; oui, je l'avouerai, aujourd'hui j'ai souffert; la honte
m'auroit-elle atteint? La honte avec toi! quoi! prêt à te posséder,
je te perdrois! mon indomptable caractère nous sépareroit encore
une fois! Si tu n'avois pas consenti à me suivre, si tu l'avois
regardé comme impossible, je serois mort avec une idée douce, je
serois mort sans me détester moi-même; mais à présent tu te donnes
à moi, je puis être ton époux, et cette infernale puissance, qu'on
appelle l'opinion des hommes, s'élève entre nous deux pour nous
désunir! Exécrable fantôme! s'écria-t-il dans un véritable accès de
délire; que veux-tu de moi, en me représentant sans cesse sous les
plus noires couleurs le mépris! le mépris? qui a pu prononcer ce
nom? qui oseroit en témoigner pour moi, pour elle? ne puis-je pas
poignarder tous ceux qui auroient l'audace de nous blâmer? Mais il
en renaîtra de leur sang, pour nous insulter encore; où trouver
l'opinion, comment l'enchaîner, où la saisir? O Dieu! je veux
déchirer ce coeur, qui ne sait ni tout immoler à l'amour, ni
sacrifier l'amour à l'honneur; j'ai soif de la mort! Dieu qui m'as
créé pour tant de maux, détruis ton ouvrage, je t'invoque, je
t'offense, anéantis-moi!--Arrête, lui dis-je, arrête; il fera mieux
pour nous, ce Dieu que tu méconnois; je me sens mourir.--En effet,
j'en éprouvois alors l'espérance.--Tu meurs, reprit Léonce, et tu
aurois vécu pour moi, tu aurois été ma femme! viens à l'autel,
viens à l'instant même; quand je te posséderai, je serai dans
l'ivresse, je ne sentirai rien que mon bonheur; suis-moi, décidons
dans ce moment de notre vie; il est des résolutions qu'il faut
prendre avec transport, ne laissons pas aux réflexions amères le
temps de renaître! livrons-nous à l'amour qui nous inspire, ne
laissons pas le froid de la pensée nous gagner; je t'en conjure,
n'hésite plus, ne tarde plus....--Insensé que vous êtes!
interrompis-je; quel bonheur maintenant pourrois-je goûter avec
vous? Si j'avois découvert un seul regret dans votre coeur, il eût
suffi pour empoisonner ma vie; et j'oublierois les atroces combats
que je viens de voir, je les oublierois! Je fais devant toi, lui
dis-je avec force, un serment plus sacré que tous ceux que je
voulois rompre, car il est libre, car il est fait dans toute la
force de ma raison: Que le ciel me fasse périr à tes yeux, si
jamais je suis ton épouse!--Eh bien! s'écria Léonce, que je perde
et ton amour et jusqu'à ta pitié, si je survis à cette
imprécation!--Et il voulut sortir à l'instant.
Épouvanté de son dessein, je me jetai à genoux pour le conjurer de
rester; il fut ému à cet aspect, la pâleur mortelle de mon visage le
toucha; il me prit dans ses bras, et me dit d'une voix plus
douce:--Pourquoi t'affligerois-tu de ma perte? ne vois-tu pas que nous
avons flétri notre sentiment, que je t'ai offensée, que tu dois me
haïr, que je déteste ma foiblesse, et que je ne puis en guérir? tout
est contraste, tout est douleur dans mon existence, laisse-moi mourir!
la fièvre intérieure qui m'agite cessera par degrés, quand mes forces
m'abandonneront; mais j'ai trop de vie encore, et les hommes, les
hommes savent si bien irriter la puissance de la douleur! comment se
venger de ce qu'ils font souffrir? comment satisfaire le mouvement de
rage qu'ils excitent?--Dans ce moment, un régiment passa sous mes
fenêtres, et une musique militaire très-belle se fit entendre. Léonce,
en l'écoutant, releva la tête, avec une expression de noblesse et
d'enthousiasme si imposante et si sublime, qu'oubliant toutes mes
douleurs, encore une fois je m'enivrai d'amour en le regardant; il
devina mes sentimens, et laissant tomber sa tête sur mes mains, je les
sentis inondées de ses pleurs. La musique cessa; Léonce, paroissant
alors avoir retrouvé du calme, me dit:--Mon âme est plus tranquille,
il m'est venu d'en haut, de l'intelligence céleste qui veille sur toi,
un secours véritablement salutaire; adieu, mon amie, j'ai besoin de
repos; à demain.--A demain, répétai-je.--Oui, répondit-il, adieu!--Et
il me quitta sans rien ajouter.
Il n'a point voulu me dire quels sentimens l'avoient occupé pendant
qu'il écoutoit cette musique. Auroit-elle réveillé dans son âme le
dessein d'aller à la guerre? Ah Dieu! dans quelle situation mes
malheurs et mes fautes m'ont précipitée! Demain je veux annoncer à
Léonce que je retourne dans mon couvent, que je m'y renferme pour
toujours; il saura demain que je lui pardonne, que je le conjure de
m'oublier oui, demain... Ah! qu'arrivera-t-il?....