Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 30 août.
Mon sort n'est pas encore décidé, mais l'instant irrévocable approche.
Hier, Léonce m'entretint des événemens politiques de la France, de
l'indignation qu'il en éprouvoit, et du désir qu'il avoit eu de
rejoindre les émigrés, pour faire la guerre avec la noblesse
françoise; il lui échappa même quelques mots qui pouvoient indiquer
qu'il avoit encore ce désir. Je restai confondue; c'étoit la première
fois qu'il me parloit de lui, indépendamment de moi; c'étoit la
première fois qu'il m'exprimoit un sentiment, ou me faisoit connoître
un dessein, sans le rattacher, ou du moins sans chercher à le
rattacher à l'amour; un froid mortel me saisit au coeur; il me sembla
que la nuit couvroit toute la terre, et je n'eus pas la force de
prononcer un mot.
Léonce voulut continuer, et fit un grand effort pour articuler ces
mots en se levant:--Pourquoi ne suivrois-je pas ce que l'honneur me
commande?--Je crus alors que tout étoit dit, et sans doute mon visage
exprima le désespoir, car Léonce m'ayant regardée, s'écria:--Barbare
que je suis!--et tomba sans connoissance à mes pieds. Dieu! que
n'éprouvai-je pas en le voyant ainsi! les mouvemens les plus
passionnés de l'amour rentrèrent dans mon âme, je rappelai Léonce à la
vie, et quand il put m'entendre, je voulus renoncer à tout, et lui
pardonner jusqu'aux sentimens qui nous séparoient; mais chaque fois
que je commençois à m'expliquer, il m'interrompoit en me disant:--Au
nom du ciel, arrête, je souffre trop; veux-tu me faire mourir?--Et
l'altération de ses traits me faisoit craindre qu'il ne retombât dans
l'état dont il venoit de sortir.
--C'est au coeur, me dit-il, que j'éprouve une souffrance aiguë.--Et
il y portoit la main, comme pour soulager une douleur insupportable;
j'étois dans un trouble, dans une émotion qui surpassoit tout ce que
j'ai jamais éprouvé; je craignois le mal que je pouvois lui faire en
lui parlant, et cependant je souhaitois vivement lui rendre la
liberté, et le délivrer d'un combat qui offensoit mon coeur, quoique
la peine qu'il en ressentoit dût me toucher. Toute explication me fut
impossible; il évita, il repoussa tout, et me quitta, pouvant à peine
se soutenir, mais ne voulant ni rester plus long-temps, ni rompre le
silence.
Ah! puis-je me dissimuler encore quels sont les sentimens qui
l'agitent! Ma soeur, pourquoi faut-il que j'aie eu de l'espérance! ne
savois-je donc pas que je n'échapperois jamais au malheur!