Delphine à mademoiselle d'Albémar.
De l'abbaye du Paradis, ce 15 juillet 1792.
--_Ne quittez pas le lieu où vous êtes, la retraite inconnue où vous
vivez; ne venez pas près de moi à présent; au nom du ciel, n'y venez
pas!_--Voilà ce que vous m'écrivez! Est-ce vous que mon malheur a
lassée? est-ce vous qui, fatiguée de mes égaremens, ne voulez plus me
tendre une main protectrice? Écoutez, Louise, j'ai perdu
successivement toutes mes illusions, toutes mes espérances; mais si
vous n'êtes pas ce qu'il y a de plus noble et de meilleur au monde,
j'ignore ce que je suis moi-même; je ne puis plus rien juger, rien
aimer; le ciel et la terre sont confondus à mes yeux; je ne sais où
poser mes pas, et je demande à la nature ce qu'elle veut faire de moi,
quand elle m'ôte le seul appui sur lequel je reposois encore mon âme.
Mais non, j'en suis sûre, vous m'expliquerez le mystère qui règne dans
votre lettre: le sort renferme mille événemens extraordinaires,
toutefois il en est un impossible, c'est que la bonté se démente,
c'est que l'amitié sincère se détache par le malheur, c'est que vous
ne soyez pas une amie parfaitement bonne et généreuse! Réveillez-vous,
Louise, réveillez-vous! un motif qui m'est inconnu vous a dicté votre
incroyable refus; mais quel qu'il soit, ce motif, il ne doit rien
valoir.
Peut-être croyez-vous qu'il est plus convenable pour moi de rester
ici, que je ferois mieux de ne pas aller en France; ah! ne me déchirez
pas le coeur, pour ce que vous croyez mon bien; la douleur que vous
m'avez causée est au-dessus de toutes celles que vous voudriez
m'épargner; les chances de l'avenir sont incertaines, et la douleur
présente est le véritable mal. Plus je relis votre lettre, plus je me
persuade que ce n'est point un sentiment froid, raisonnable, calculé,
qui vous l'a dictée; il y règne un trouble, une obscurité, une
contradiction qui me font craindre pour vous, pour moi, quelque grand
malheur que vous redoutez, que vous me cachez. Léonce est-il malade?
est-il menacé de quelque péril?
Vous dirai-je que de malheureuses superstitions se sont emparées de
moi, depuis que votre lettre a frappé mon esprit de terreur. Le
dernier mot que M. de Valorbe a écrit en mourant, c'étoit pour
exprimer son désir d'être enseveli dans notre église; nos religieuses
s'y refusoient d'abord, parce que l'on avoit répandu le bruit qu'il
s'étoit tué; mais j'ai mis tant de chaleur dans ma demande, que je
l'ai enfin obtenue; j'attachois un grand prix à rendre à cet infortuné
ce dernier hommage. Hier au soir, je voulus aller visiter son tombeau;
votre lettre m'avoit inspiré plus de désir encore d'apaiser ses mânes.
Je craignois pour Léonce; j'avois besoin d'implorer toutes les
protections invisibles que les infortunés appellent sans cesse, dans
leurs impuissantes douleurs. J'arrive près du tombeau de M. de
Valorbe, je frémis du profond silence qui m'environnoit, près d'un
coeur si passionné, près d'un homme que la violence de ses sentimens
avoit fait mourir. Je me mis à genoux, et je me penchai sur la pierre
qui couvroit sa cendre. J'y versai long-temps des pleurs de pitié, de
regret et de crainte. Quand je me relevai, mon premier mouvement fut
de tirer de mon sein le portrait de Léonce, que j'y ai toujours
conservé; je voulus justifier auprès de lui la pitié que m'inspiroit
M. de Valorbe; mais je trouvai le portrait entièrement méconnoissable;
le marbre du tombeau de M. de Valorbe, sur lequel je m'étois courbée,
l'avoit brisé sur mon coeur!
Plaignez-moi; cette circonstance si simple me parut un présage; il me
sembla que du sein des morts, M. de Valorbe se vengeoit de son rival,
et qu'un jour Léonce devoit périr dans mes bras. Ce jour
approche-t-il? le savez-vous? voulez-vous me le cacher? Ah! cessez de
vous montrer insensible à mon sort! je ne puis le croire, je ne puis
soupçonner votre coeur; et toutes les chimères les plus cruelles
s'offrent à moi, pour expliquer ce que je ne saurais comprendre.