LETTRE PREMIÈRE.

Delphine, à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 1er juillet 1792.

Mon amie, j'ai causé la mort d'un homme! c'est en vain que je cherche

dans ma pensée des excuses, des explications; je n'ai pas eu des

intentions coupables, mais sans doute je n'ai pas su ménager le

caractère de M. de Valorbe; je n'aurois pas dû lui donner un asile

dans ma propre maison: un bon sentiment m'y portoit; mais la destinée

des femmes leur permet-elle de se livrer à tout ce qui est bien en

soi? Ne falloit-il pas calculer les suites d'une action même honnête,

et trouver une manière plus sage de concilier la bonté du coeur avec

les devoirs imposés par la société? Si je n'avois pas des reproches à

me faire, serois-je si malheureuse? on ne souffre jamais à ce point

sans avoir commis de grandes fautes.

Je repasse sans cesse dans ma pensée ce que j'aurois pu écrire à M. de

Valorbe, qui eût adouci son désespoir, quand je lui annonçai mon

nouvel état: il me semble que la crainte fugitive de ce qui vient

d'arriver a traversé mon esprit, et que je ne m'y suis pas assez

arrêtée. Je cherche à me rappeler le moment où cette crainte m'est

venue, le degré d'attention que j'y ai donné, les pensées qui m'en ont

détournée. Je m'efforce de suivre en arrière les plus légères traces

de mes réflexions, pour m'accuser ou m'absoudre. Je me reproche enfin

de ne pas accorder à la mémoire de M. de Valorbe les sentimens qu'il

demandoit de moi, de ne pas regretter assez celui qui est mort pour

m'avoir aimée; je n'ose me livrer à m'occuper de Léonce: il me semble

que M. de Valorbe me poursuit de ses plaintes, il n'y a plus de

solitude pour moi, les morts sont partout.

Vous le savez, autrefois, quand j'étois près de vous, je me plaisois

dans la vie contemplative; le bruit du vent et des vagues de la mer,

qu'on entendoit souvent dans notre demeure, me faisoit éprouver les

sensations les plus douces; je rêvois l'avenir, en écoutant ces bruits

harmonieux, et, confondant les espérances de la jeunesse avec celles

d'un autre monde, je me perdois délicieusement dans toutes les chances

de bonheur que m'offroit le temps, sous mille formes différentes. Cet

été même, quand je n'avois plus à attendre que des peines, vingt fois,

au milieu de la nuit, me promenant dans le jardin de l'abbaye, je

regardois les Alpes et le ciel, je me retraçois les écrits sublimes

qui, dès mon enfance, ont consacré ma vie au culte de tout ce qui est

grand et bon: les chants d'Ossian, les hymnes de Thompson à la nature

et à son Créateur, toute cette poésie de l'âme qui lui fait pressentir

un secret, un mystère, un avenir, dans le silence du ciel et dans la

beauté de la terre; le merveilleux de l'imagination, enfin, m'élevoit

quelquefois dans la solitude au-dessus de la douleur même; je me

rappelois alors la destinée de tout ce qui a été distingué dans le

monde, et je n'y voyois que des malheurs. Amour, vertu, génie, tout ce

qui a honoré l'homme, l'homme l'a persécuté. Pourquoi donc, me

disois-je, serois-je révoltée de mon sort? quand j'ai osé sentir,

penser, aimer, ne me suis-je pas condamnée à souffrir! Et je levois

des regards plus fiers vers ces astres, qui ont recueilli toutes les

idées, toutes les affections que les vulgaires habitans de ce monde

ont repoussées. Cette disposition de mon coeur m'étoit assez douce,

elle m'aidoit à supporter le nouvel état que j'ai embrassé; mais

depuis la mort de M. de Valorbe, je ne sais quelle inquiétude, quel

sentiment amer ne me permet plus d'être bien quand je suis seule.

Il faut que j'essaie d'une vie plus utilement employée, et que je

fasse servir mon existence au bien des autres, pour parvenir à la

supporter moi-même. Les plaisirs d'une bienfaisance continuelle,

l'espoir de perfectionner mon âme, en soulageant l'infortune, me

ranimeront peut-être: les heures oisives que l'on passe ici me

deviennent trop pénibles; la rêverie me consume, au lieu de me calmer;

je ne puis échapper à moi, qu'en m'occupant sans cesse à secourir les

souffrances de l'humanité; écoutez mon projet, ma soeur, et

secondez-le.

La société de madame de Ternan me devient chaque jour moins agréable;

je ne lui plais plus, depuis que les malheurs que j'ai éprouvés me

rendent incapable de chercher à la distraire; elle a un fond de

tristesse sans sujet, qui lui fait détester dans les autres les peines

qui ont une cause réelle; et jamais personne n'a été moins propre à

consoler, car elle n'observe jamais que ce qui la regarde

personnellement; on diroit qu'elle ne croit à rien qu'à ce qu'elle

éprouve, et que tout ce qui l'environne lui paroît devoir être une

modification d'elle-même. Je voudrois quitter cette femme qui m'a fait

tant de mal, et me réunir à quelque association religieuse, mais

consacrée à la bienfaisance. Je n'ai pas la moindre vocation pour le

genre de vie qu'on mène ici; les pratiques continuelles et minutieuses

que l'on m'impose sont, avec ma manière de voir, une sorte

d'hypocrisie qui révolte mon caractère. Je ne veux pas cependant,

comme madame de Ternan, m'affranchir presque entièrement des exercices

religieux qu'on exige de nous; je craindrois d'affliger, par mon

exemple, mes compagnes qui s'y soumettent, mais je voudrois remplir

quelques devoirs qui fussent analogues aux idées que j'ai sur la

vertu.

Hier, un religieux du mont Saint-Bernard est venu dans notre couvent;

je lui trouvois une expression de calme et de sensibilité que n'ont

point nos religieuses. Je me promenai quelque temps avec lui; il me

raconta par hasard, et sans y attacher lui-même autant d'importance

que moi, un trait qui pénétra mon coeur. Un vieillard de son ordre,

accablé d'infirmités, et retiré dans l'hospice des malades, apprit cet

hiver qu'un voyageur, tombé dans les neiges à peu de distance de son

couvent, étoit près de mourir; il se trouvoit seul alors, tous ses

frères étant absens pour rendre d'autres services; il n'hésita pas, il

partit, et trouva le malheureux voyageur expirant au milieu des

neiges; il n'étoit plus possible de le transporter, il entendoit avec

difficulté ce qu'on lui disoit; le vieillard se mit à genoux près de

lui, sur les glaces qui l'environnoient, il se pencha vers son

oreille, et tâcha de lui faire comprendre les paroles qui donnent

encore de l'espérance au dernier terme de la vie; il resta près d'une

heure dans cette situation, recevant sur sa tête blanchie et sur son

corps infirme la pluie et les frimas, qui sont mortels au sommet des

Alpes pour la jeunesse elle-même. Le vieillard élevoit la voix ou

l'adoucissoit, suivant l'expression du visage de son infortuné malade;

il faisoit pénétrer des consolations à travers les souffrances de

l'agonie, et suivoit l'âme enfin jusqu'à son dernier souffle, pour

apaiser les peines morales, quand la nature physique se déchiroit et

s'anéantissoit. Peu de jours après, ce bon vieillard mourut du froid

qu'il avoit souffert. Celui qui me racontoit ce généreux dévouement,

s'étonnoit de mon émotion.

--Croyez-moi, ma chère soeur, me dit-il, on est heureux de consacrer

sa vie et sa mort au bien des autres; que signifieroient nos

engagemens, nos sacrifices, s'ils n'avoient pas pour but de secourir

les misérables? La prière est un doux moment, mais c'est quand on a

fait beaucoup de bien aux hommes, que l'on jouit de s'en entretenir

avec Dieu; la piété se renouvelle par la vertu, les exercices

religieux sont la récompense et non le but de notre vie. Nous mettons

de bonnes actions faites sur la terre entre le ciel et nous; c'est

alors seulement que la protection divine se fait sentir au fond de

notre coeur.--Voilà, ma chère Louise, ce qui peut être utile dans

l'état religieux; voilà le genre de vie que je veux adopter, que je

veux suivre.

Hélas! si l'infortuné Valorbe m'avoit justifiée pendant sa vie, comme

il l'a fait à sa mort, je serois libre encore; mais pourquoi regretter

les voeux que j'ai faits? ils m'ont été arrachés dans un moment de

délire, ils n'avoient pour objet que d'échapper au plus grand des

malheurs; mais ces voeux me lieront plus fortement encore à

l'accomplissement de tous les devoirs de la morale; et si je puis

consacrer toutes les heures de ma journée à des actes d'humanité,

j'espère que je reprendrai du calme. Non, mon amie, je le sens, je

n'ai pas mérité de souffrir toujours; et si je conforme ma vie à la

plus parfaite vertu, la paix de l'âme doit m'être un jour rendue.

Existe-t-il encore, ma chère Louise, dans le Languedoc ou la Provence,

quelques établissemens de charité tels que je les désire? je pourrois

peut-être obtenir de mes supérieurs la permission de m'y retirer, et

je finirois près de vous ma vie qui ne peut être longue. Ma soeur,

dites-moi que vous désirez me revoir; je n'en doute pas, mais il me

sera doux de me l'entendre répéter.

Delphine · 第 270 / 322 题