Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 15 juillet 1792.
Les médecins ont déclaré que si Matilde persistoit à nourrir son
enfant, elle étoit perdue, et que son enfant même ne lui survivrait
peut-être pas. Un confesseur et un médecin amené par ce confesseur,
soutiennent l'opinion contraire, et Matilde ne veut croire qu'eux.
Léonce s'est emporté contre le prêtre qui la dirige; il a supplié
Matilde à genoux de renoncer à sa résolution; mais jusqu'à présent il
n'a pu rien obtenir. Elle se persuade que toutes les femmes qui sont
un peu malades se font conseiller de ne pas nourrir, pour se dispenser
d'un devoir; et rien au monde ne peut la faire sortir de cette
opinion. Elle sait une phrase pour répondre à tout; elle dit que,
quand elle se sentira malade, elle cessera de nourrir; mais que,
n'éprouvant aucune douleur à présent, elle n'a point de motif pour
céder à ce qu'on lui demande. On lui parle de son changement; on lui
retrace tous les symptômes alarmans de son état; on veut l'effrayer
sur le mal qu'elle peut faire à son fils: elle répond qu'elle n'y
croit pas; que le lait de la mère convient à l'enfant; qu'un
changement de nourriture seroit très-dangereux pour lui, et qu'elle
doit savoir, mieux que personne, ce qui est bon pour son fils et pour
elle-même. Ces deux ou trois phrases répondent à toutes les
conversations qu'on veut avoir avec elle, elle les répète toujours,
les varie à peine; et l'on sent en lui parlant, m'a dit M. de
Lebensei, la résistance de l'entêtement comme un obstacle physique,
sur lequel la force des raisonnemens ne peut rien.
Quel triste spectacle cependant que cette altération du jugement,
cette folie véritable, revêtue des formes les plus froides et les plus
régulières! Léonce est au désespoir, surtout pour son fils. J'espère
qu'il triomphera de la résistance de Matilde; elle l'aime, c'est le
seul sentiment qui ait sur elle un pouvoir indépendant de sa volonté.
M. de Lebensei ne quitte pas Léonce; il ne se montre pas toujours à
Matilde, mais il est habituellement dans la chambre de M. de
Mondoville, pour le soutenir et le consoler. Léonce, depuis huit
jours, n'a pas prononcé le nom de madame d'Albémar. J'aime ce respect
et cette pitié pour la situation de sa femme. Jamais, cependant, je
crois, il ne fut plus occupé de Delphine! Agréez, mademoiselle, mes
tendres hommages.