Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 18 avril.
Ma chère Delphine, je frémis de la lettre de madame de Cerlebe, que je
viens de recevoir! Au nom du ciel! retirez le consentement que vous
avez donné à madame de Ternan; je sens tout ce qu'il y a de cruel dans
votre situation, mais rien ne doit vous décider à un engagement
irrévocable; ni vos opinions ni votre caractère ne sont d'accord avec
les obligations que vous voulez vous imposer; votre pitié généreuse
vous a fait commettre une grande imprudence, mais il n'est point
impossible de faire connoître le véritable motif de votre démarche.
M. de Valorbe ne peut-il pas se repentir et vous justifier
authentiquement? pensez-vous que le reste de votre vie dépende de ce
qui sera dit pendant quelques jours, dans un coin de la Suisse ou de
l'Allemagne? Si vous n'aviez pas peur d'être condamnée par Léonce,
combien il vous seroit facile de braver l'injustice de l'opinion! vous
que j'ai vue trop disposée à la dédaigner, vous lui sacrifiez votre
vie tout entière; quel délire de passion! car, ne vous y trompez pas,
votre seul motif, c'est la crainte d'être un instant soupçonnée par
Léonce, ou d'en être moins aimée, quand même il connoîtroit votre
innocence, si votre réputation restoit altérée. Mon amie, peut-on
immoler sa destinée entière à de semblables motifs!
Le plus grand malheur des femmes, c'est de ne compter dans leur vie
que leur jeunesse; mais il faut pourtant que je vous le dise, dussé-je
vous indigner! dans dix ans, vous n'éprouverez plus les sentimens qui
vous dominent à présent; dans vingt ans, vous en aurez perdu même le
souvenir; mais le malheur auquel vous vous dévouez ne passera point,
et vous vous désespérerez d'avoir soumis votre destinée entière à la
passion d'un jour; encore une fois, pardonnez, je reviens à ce que
vous pouvez entendre sans vous révolter contre la froideur de ma
raison.
Avez-vous pensé que vous mettiez une barrière éternelle entre Léonce
et vous? S'il étoit libre une fois, si jamais... juste ciel!
dites-moi, l'imagination la plus exaltée auroit-elle pu inventer des
douleurs aussi déchirantes que le seroient les vôtres? Vous vous êtes
mal trouvée de vous livrer à l'enthousiasme de votre caractère, la
réalité des choses n'est point faite pour cette manière de sentir;
vous mettez dans la vie ce qui n'y est pas, ce qu'elle ne peut
contenir; au nom de notre amitié, au nom encore plus sacré de celui
que vous nommez votre bienfaiteur, de mon frère, renoncez à votre
noviciat avant que l'année soit écoulée! le temps amènera ce que la
pensée ne pouvoit prévoir; mais que peut-il, le temps, contre les
engagemens irrévocables?
Je crains beaucoup l'ascendant qu'a pris sur vous madame de Ternan; sa
ressemblance avec Léonce en est, j'en suis sûre, la principale cause:
elle agit sur vous, sans que vous puissiez vous en défendre; sans
cette fatale ressemblance, madame de Ternan vous déplairoit
certainement: la femme qui n'a pu se consoler de n'être plus belle,
doit avoir l'âme la plus froide et l'esprit le plus léger. Moi qui ai
été vieille dès mes premiers ans, puisque ma figure ne pouvoit plaire,
j'ai su trouver des jouissances dans mes affections; et si vous étiez
heureuse, j'aimerois la vie. Madame de Ternan avoit des enfans,
pourquoi n'a-t-elle pas désiré de vivre auprès d'eux? Elle étoit
riche, pourquoi n'a-t-elle pas mis son bonheur dans la bienfaisance?
elle n'a vu dans la vie qu'elle, et dans elle que son amour-propre. Si
elle avoit été un homme, elle auroit fait souffrir les autres; elle
étoit femme, elle a souffert elle-même; mais je ne vois en elle aucune
trace de bonté, et, sans la bonté, pourquoi la douleur même
inspireroit-elle de l'intérêt? en a-t-elle pour vous, cette femme
cruelle, quand elle vous offre l'alternative du déshonneur, ou d'une
vie qui ressemble à la mort?
Vous avez la tête presque perdue, vous ne croyez plus à l'avenir; vous
êtes saisie par une fièvre de l'âme qui ne se manifeste point aux yeux
des autres, mais qui vous égare entièrement. Je conçois qu'il est des
momens où l'on voudroit abdiquer l'empire de soi, il n'y a point de
volonté qu'on ne préfère à la sienne, et la personne qui veut
s'emparer de vous le peut alors, sans avoir besoin, pour y parvenir,
de mériter votre estime. Mais quand on se trouve dans une pareille
situation, ce qu'il faut, mon amie, c'est ne prendre aucune
résolution, replier ses voiles, laisser passer les sentimens qui nous
agitent, employer toute sa force à rester immobile, et six mois jamais
ne se sont écoulés sans qu'il y ait eu un changement remarquable en
nous-mêmes et autour de nous.
Ma chère Delphine, avant que votre année de noviciat soit finie,
j'irai vous chercher; et si mes raisons ne vous ont pas persuadée,
j'oserai, pour la première fois, exiger votre déférence.