LETTRE XXVI.

Mademoiselle d'Albémar à Delphine.

Montpellier, ce 18 avril.

Ma chère Delphine, je frémis de la lettre de madame de Cerlebe, que je

viens de recevoir! Au nom du ciel! retirez le consentement que vous

avez donné à madame de Ternan; je sens tout ce qu'il y a de cruel dans

votre situation, mais rien ne doit vous décider à un engagement

irrévocable; ni vos opinions ni votre caractère ne sont d'accord avec

les obligations que vous voulez vous imposer; votre pitié généreuse

vous a fait commettre une grande imprudence, mais il n'est point

impossible de faire connoître le véritable motif de votre démarche.

M. de Valorbe ne peut-il pas se repentir et vous justifier

authentiquement? pensez-vous que le reste de votre vie dépende de ce

qui sera dit pendant quelques jours, dans un coin de la Suisse ou de

l'Allemagne? Si vous n'aviez pas peur d'être condamnée par Léonce,

combien il vous seroit facile de braver l'injustice de l'opinion! vous

que j'ai vue trop disposée à la dédaigner, vous lui sacrifiez votre

vie tout entière; quel délire de passion! car, ne vous y trompez pas,

votre seul motif, c'est la crainte d'être un instant soupçonnée par

Léonce, ou d'en être moins aimée, quand même il connoîtroit votre

innocence, si votre réputation restoit altérée. Mon amie, peut-on

immoler sa destinée entière à de semblables motifs!

Le plus grand malheur des femmes, c'est de ne compter dans leur vie

que leur jeunesse; mais il faut pourtant que je vous le dise, dussé-je

vous indigner! dans dix ans, vous n'éprouverez plus les sentimens qui

vous dominent à présent; dans vingt ans, vous en aurez perdu même le

souvenir; mais le malheur auquel vous vous dévouez ne passera point,

et vous vous désespérerez d'avoir soumis votre destinée entière à la

passion d'un jour; encore une fois, pardonnez, je reviens à ce que

vous pouvez entendre sans vous révolter contre la froideur de ma

raison.

Avez-vous pensé que vous mettiez une barrière éternelle entre Léonce

et vous? S'il étoit libre une fois, si jamais... juste ciel!

dites-moi, l'imagination la plus exaltée auroit-elle pu inventer des

douleurs aussi déchirantes que le seroient les vôtres? Vous vous êtes

mal trouvée de vous livrer à l'enthousiasme de votre caractère, la

réalité des choses n'est point faite pour cette manière de sentir;

vous mettez dans la vie ce qui n'y est pas, ce qu'elle ne peut

contenir; au nom de notre amitié, au nom encore plus sacré de celui

que vous nommez votre bienfaiteur, de mon frère, renoncez à votre

noviciat avant que l'année soit écoulée! le temps amènera ce que la

pensée ne pouvoit prévoir; mais que peut-il, le temps, contre les

engagemens irrévocables?

Je crains beaucoup l'ascendant qu'a pris sur vous madame de Ternan; sa

ressemblance avec Léonce en est, j'en suis sûre, la principale cause:

elle agit sur vous, sans que vous puissiez vous en défendre; sans

cette fatale ressemblance, madame de Ternan vous déplairoit

certainement: la femme qui n'a pu se consoler de n'être plus belle,

doit avoir l'âme la plus froide et l'esprit le plus léger. Moi qui ai

été vieille dès mes premiers ans, puisque ma figure ne pouvoit plaire,

j'ai su trouver des jouissances dans mes affections; et si vous étiez

heureuse, j'aimerois la vie. Madame de Ternan avoit des enfans,

pourquoi n'a-t-elle pas désiré de vivre auprès d'eux? Elle étoit

riche, pourquoi n'a-t-elle pas mis son bonheur dans la bienfaisance?

elle n'a vu dans la vie qu'elle, et dans elle que son amour-propre. Si

elle avoit été un homme, elle auroit fait souffrir les autres; elle

étoit femme, elle a souffert elle-même; mais je ne vois en elle aucune

trace de bonté, et, sans la bonté, pourquoi la douleur même

inspireroit-elle de l'intérêt? en a-t-elle pour vous, cette femme

cruelle, quand elle vous offre l'alternative du déshonneur, ou d'une

vie qui ressemble à la mort?

Vous avez la tête presque perdue, vous ne croyez plus à l'avenir; vous

êtes saisie par une fièvre de l'âme qui ne se manifeste point aux yeux

des autres, mais qui vous égare entièrement. Je conçois qu'il est des

momens où l'on voudroit abdiquer l'empire de soi, il n'y a point de

volonté qu'on ne préfère à la sienne, et la personne qui veut

s'emparer de vous le peut alors, sans avoir besoin, pour y parvenir,

de mériter votre estime. Mais quand on se trouve dans une pareille

situation, ce qu'il faut, mon amie, c'est ne prendre aucune

résolution, replier ses voiles, laisser passer les sentimens qui nous

agitent, employer toute sa force à rester immobile, et six mois jamais

ne se sont écoulés sans qu'il y ait eu un changement remarquable en

nous-mêmes et autour de nous.

Ma chère Delphine, avant que votre année de noviciat soit finie,

j'irai vous chercher; et si mes raisons ne vous ont pas persuadée,

j'oserai, pour la première fois, exiger votre déférence.

Delphine · 第 259 / 322 题