Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.
Zurich, ce 12 avril.
Madame d'Albémar, mademoiselle, n'est pas en état de vous écrire; elle
me condamne à la douloureuse tâche de vous apprendre sa situation:
elle est horrible, elle est sans espoir, et mon amitié n'a pas su
prévenir un malheur, que la générosité de madame d'Albémar devoit
peut-être me faire craindre. Elle m'a raconté la scène la plus funeste
par ses irréparables suites, et le coupable M. de Valorbe, dans une
lettre pleine de délire, de regrets et d'amour, m'a confirmé tout ce
que Delphine m'avoit appris. Il m'est imposé de vous en instruire,
mademoiselle; votre amie veut que vous connoissiez les motifs du parti
désespéré qu'elle a pris: ah! qui me donnera le moyen d'en adoucir
pour vous l'amertume!
M. de Valorbe avoit été mis en prison pour dettes à Zell, ville
d'Allemagne, occupée maintenant par les Autrichiens; son valet de
chambre de confiance informa madame d'Albémar de sa situation. Il
n'est que trop certain que M. de Valorbe avoit commandé lui-même cette
démarche, et que, connoissant la bonté de Delphine, et l'imprévoyante
vivacité de ses mouvemens généreux, il avoit calculé le parti qu'il
pouvoit tirer d'un imprudent témoignage d'inquiétude et de pitié.
Madame d'Albémar m'écrivit en partant pour Zell; j'éprouvai, lorsque
je reçus sa lettre, une vive inquiétude; je condamnai sa résolution,
je redoutai le blâme qu'elle pouvoit attirer sur elle, et, comme vous
allez le savoir, cette crainte que je ressentois, vague alors, devint
bientôt la plus cruelle des anxiétés.
Delphine partit à six heures du matin, sans avoir vu madame de Ternan;
elle arriva à Zell à dix heures, accompagnée seulement d'un cocher et
d'un domestique suisse, qui ne la connoissoient pas. Madame de Ternan
avoit exigé, en prenant madame d'Albémar en pension dans son couvent,
qu'elle renvoyât son valet de chambre à Zurich, et Delphine ne quitte
jamais Isore sans laisser auprès d'elle sa femme de chambre, pour la
soigner. Arrivée à Zell, madame d'Albémar s'aperçut qu'elle n'avoit
point de passe-port: on lui demanda son nom à la porte; elle en donna
un au hasard, se promettant de repartir dans peu d'heures, avant que
l'officier autrichien qui commandoit la place eût le temps de
s'informer d'elle.
Elle descendit chez le négociant que l'homme de M. de Valorbe lui
avoit indiqué, comme sachant seul tout ce qui avoit rapport à ses
affaires; le négociant dit à Delphine que, par commisération pour
l'état de santé de M. de Valorbe, on avoit, la veille, obtenu de ses
créanciers sa sortie de prison, à condition qu'il seroit gardé chez
lui. Madame d'Albémar voulut s'informer de ce que devoit M. de
Valorbe, pour offrir son cautionnement, et repartir sans le voir. Le
négociant lui dit que M. de Valorbe lui avoit expressément défendu de
rien accepter de personne, et en particulier d'une femme qui devoit
être elle, d'après le portrait qu'il lui en avoit fait. Alors madame
d'Albémar pria le négociant de la conduire chez M. de Valorbe; il la
mena jusqu'à la porte; mais quand elle y fut arrivée, il la quitta
brusquement, en indiquant assez légèrement qu'elle arrangeroit mieux
ses affaires sans lui. Madame d'Albémar m'a dit que se trouvant seule
dans ce moment au bas de l'escalier de M. de Valorbe, elle éprouva un
effroi dont elle ne put s'expliquer la cause; elle vouloit retourner
sur ses pas, mais elle ne savoit quelle route suivre, dans une ville
inconnue, et dont elle ignoroit la langue.
Comme elle délibéroit sur ce qu'elle devoit faire, elle aperçut M. de
Valorbe qui descendoit quelques marches pour venir à elle: son
changement, qui étoit très-remarquable, écarta d'elle toute autre idée
que celle de la pitié, et elle monta vers lui sans hésiter; il lui
prit la main, et la conduisit dans sa chambre: la main qu'il lui donna
trembloit tellement, m'a-t-elle dit, qu'elle se sentit embarrassée et
touchée de l'émotion qu'il éprouvoit; elle se hâta de lui parler de
l'objet de son voyage; il l'écoutoit à peine, et paroissoit occupé
d'un grand débat avec lui-même.
Delphine lui répéta deux fois la prière d'accepter le service qu'elle
venoit lui offrir; et comme il ne lui répondoit rien, elle crut qu'il
lui en coûtoit de prononcer positivement son consentement à ce qu'elle
demandoit, et posant sur son bureau le papier sur lequel elle avoit
signé la garantie de ses dettes, elle voulut se lever et partir: à ce
double mouvement, M. de Valorbe sortit de son silence par une
exclamation de fureur, et, saisissant Delphine par la main, il lui
demanda, avec amertume, si elle le méprisoit assez pour croire qu'il
recevroit jamais aucun service d'elle.
--Je suis banni de mon pays, s'écria-t-il, ruiné, déshonoré; des
douleurs continuelles mettent mon sang dans la fermentation la plus
violente. Je souffre tous ces maux à cause de vous, de l'amour
insensé que j'ai pour vous, et vous vous flattez de les réparer
avec votre fortune! et vous imaginez que je vous laisserai le
plaisir de vous croire dégagée de la reconnoissance, de la pitié,
de tous les sentimens que vous me devez! Non, il faut qu'il existe
du moins un lien, un douloureux lien entre nous, vos remords. Je ne
vous laisserai pas vous en délivrer, je troublerai de quelque
manière votre heureuse vie.--Heureuse! s'écria Delphine; M. de
Valorbe, songez dans quel lieu je vis, songez à ce que j'ai quitté,
et répétez-moi, si vous le pouvez encore, que je suis heureuse!--La
voix brisée de Delphine attendrit un moment M. de Valorbe, et se
jetant à ses pieds, il lui dit:--Eh bien! ange de douceur et de
beauté, s'il est vrai que tu souffres, s'il est vrai que les peines
de la vie ont aussi pesé sur toi, pourquoi refuserois-tu d'unir ta
destinée à la mienne? Ah! je voudrois exister encore, le temps
n'est point épuisé pour moi, il me reste des forces, je pourrois
honorer encore mon nom, il y a des momens où j'ai horreur de ma
fin; Delphine, consentez à m'épouser, et vous me sauverez.--N'avez-vous
pas lu, répondit madame d'Albémar, ma lettre à madame de
Cerlebe?--Oui, je l'ai lue, s'écria M. de Valorbe en se relevant
avec colère; vous faites bien de me la rappeler, c'est en punition
de cette lettre que vous êtes ici, c'est pour l'expier que je vous
ai fait tomber en ma puissance, vous n'en sortirez plus.
--Représentez-vous l'effroi de Delphine, à ces mots dont elle ne
pouvoit encore comprendre le sens; elle s'élance précipitamment vers
la porte; M. de Valorbe se saisit de la clef, la tourne deux fois, en
mordant ses lèvres avec une expression de rage, et dans le même
instant il va vers la fenêtre, l'ouvre, et jette cette clef dans le
jardin qui environnoit la maison. Delphine poussa des cris perçans, et
perdant la tête de douleur, elle appeloit à son secours de toutes les
forces qui lui restoient.
--Vous essayez en vain, lui dit M. de Valorbe en s'approchant d'elle
avec toutes les fureurs de la haine et de l'amour, vous essayez en
vain de me faire passer pour un assassin; tout est prévu, personne ne
vous répondra; il n'y a dans la maison qu'un homme fidèle, qui, me
voyant souffrir chaque jour tous les maux de l'enfer à cause de vous,
ne sera pas sensible à vos douleurs; il a été témoin des miennes! Vous
souffrez à présent, je le vois, mais il ne me reste plus de pitié pour
personne: pourquoi serois-je le plus infortuné des hommes? pourquoi
Léonce, l'orgueilleux, le superbe Léonce, jouiroit-il de tous les
biens de la vie, de votre coeur, de vos regrets? tandis que moi je
suis seul, seul en présence de la mort, que je hais d'autant plus, que
je me sens poussé vers elle. Delphine, je n'étois pas né méchant, je
suis devenu féroce; savez-vous combien les hommes aigrissent la
douleur? ils m'ont abandonné, trahi, pas un coeur ne s'est ouvert à
moi; les livres m'avoient appris qu'au milieu des ingrats, des
perfides, l'infortuné trouvoit du moins un ami obscur qui venoit au
secours de son coeur; eh bien! cet unique ami, je ne l'ai pas même
rencontré! tous se sont réunis pour me faire du mal; je rendrai ce mal
à quelqu'un. Pauvre créature! dit-il alors en regardant Delphine avec
pitié, c'est injuste de te persécuter, car tu es bonne; mais je t'aime
avec idolâtrie, tu es là devant moi, toi qui es le bonheur, l'oubli de
toutes les peines, la magie de la destinée; et la mort est ici, dit-il
en montrant ses pistolets armés sur la table. Il faut donc que tu sois
à moi, il le faut.
--M. de Valorbe, reprit Delphine avec plus de calme, et retrouvant
dans le désespoir même le courage et la dignité; quand je vous
estimois, j'ai refusé de m'unir à vous; quel espoir pouvez-vous former
maintenant?--Vous me méprisez donc? s'écria-t-il avec un sourire amer;
votre situation ne sera pas dans le monde bien différente de la
mienne: vous n'avez pas réfléchi que votre réputation ne se relèvera
pas de votre imprudente démarche; vous êtes ici seule, chez un jeune
homme; vous y passez tout le jour; on vous attend à votre couvent, et
vous n'y retournerez pas; tout le monde saura que nous sommes restés
enfermés ensemble, que c'est vous qui êtes venue me chercher; en voilà
plus qu'il n'en faut pour vous perdre dans l'opinion, si vous ne
m'épousez pas: et si c'en est assez aux yeux de tous, que n'est-ce pas
pour votre amant, pour Léonce, le plus irritable, le plus ombrageux,
le plus susceptible des hommes!--A ces mots, Delphine se renversa sur
sa chaise en s'écriant:--Malheureuse que je suis!--avec un accent si
déchirant, que M. de Valorbe en frémit; et, pendant quelques instans,
il assure qu'il eut horreur de lui-même; mais il s'étoit juré d'avance
de résister à l'attendrissement qu'il pourroit éprouver; il mettoit de
l'orgueil à lutter contre ses bons mouvemens.
Delphine tout à coup s'avança vers lui, et lui dit:--Si je suis ici,
c'est pour en avoir cru mon désir de vous rendre service; je n'ai
point réfléchi sur les dangers que je pouvois courir, il ne m'est pas
venu dans la pensée qu'ils fussent possibles. Si vous me perdez, c'est
l'amitié que j'avois pour vous que vous, punissez; si vous me perdez,
c'est ma confiance en vous dont vous démontrez la folie: arrêtez-vous
au moment d'être coupable! me voici devant vous, sans appui, sans
défenseur; je n'ai d'espoir qu'en faisant naître la pitié dans votre
coeur, et jamais je n'en eus moins les moyens: je me sens glacée de
terreur, l'étonnement que j'éprouve surpasse mon indignation; je ne
puis me persuader ce que j'entends, je ne puis imaginer que ce soit
vous, bien vous qui me parlez; vous me découvrez des abîmes du coeur
humain qui passoient ma croyance, et vous me consolez presque de la
mort à laquelle vous me condamnez, en m'apprenant qu'il existoit sur
la terre tant de dépravation et de barbarie!--Ah! s'écria M. de
Valorbe, il fut un temps où je vous aurois tout sacrifié, même le
bonheur auquel j'aspire! Mais vous ne savez pas quel sentiment
intérieur me dévore; tout me dit que je dois me tuer, le ciel et les
hommes me le demandent, et tout me dit aussi que si vous m'aimiez, je
vivrois. Mon amour pour vous affoiblit mon âme; mais toute sa fureur
lui revient, quand vous me repoussez dans le tombeau, vous qui seule
pouvez m'en sauver. Dites-moi, pourquoi voulez-vous qu'à trente ans je
cesse de vivre? Cette arme que vous voyez là, savez-vous qu'il est
affreux de la placer sur son coeur pour en chasser votre image? le
sang, le froid, les convulsions de l'agonie, toutes les horreurs de la
nature désorganisée s'offrent à moi, et vous m'y condamnez sans pitié!
Je le sais bien, je n'intéresse personne; Léonce, vous, qui sais-je
encore? tout le monde désire que je n'existe plus, que je fasse place
à tous les heureux que j'importune; mais pourquoi n'entraînerois-je
personne dans ma ruine?
Vous a-t-on parlé de la fureur des mourans? elle porte un caractère
terrible; prêts à s'enfoncer dans l'abîme, ils saisissent tout ce
qu'ils peuvent atteindre; ils veulent faire tomber avec eux ceux même
qui ne peuvent les secourir; ils font, avant de périr, un dernier
effort vers la vie, plein d'acharnement et de rage. Voilà ce que
j'éprouve! voilà ce qui me justifie! je ne sens plus le remords; je
n'ai qu'un désir furieux d'exister encore, et néanmoins un sentiment
secret que je n'y parviendrai pas, que tout ce que je fais ne sera
pour moi que des douleurs de plus; n'importe, vous serez ma femme, ou
vous souffrirez mille fois plus encore par les soupçons, et le mépris
persécuteur de la vie! Je l'ai éprouvé, le mépris; je l'ai subi pour
vous, il m'a rendu implacable, insensible à vos pleurs; jugez quel mal
il doit faire!
--Le jour avançoit pendant que M. de Valorbe parloit ainsi, l'heure se
faisoit entendre, et Delphine sentoit que le moment de retourner à son
couvent alloit passer; elle connoissoit madame de Ternan; elle savoit
que si elle restoit une nuit hors du couvent sans l'en avoir prévenue,
elle se brouilleroit avec elle: et quel éclat, pensoit-elle, que de se
brouiller avec madame de Ternan, avec la soeur de madame de
Mondoville, pour une visite à M. de Valorbe! rien ne pourroit la
justifier aux yeux de Léonce! Elle auroit dû craindre aussi tous les
coupables projets que pouvoit former M. de Valorbe, pendant qu'elle se
trouvoit entièrement dans sa dépendance; mais elle m'a dit depuis
qu'elle avoit un tel sentiment de mépris pour sa conduite, qu'il ne
lui vint pas même dans l'esprit qu'il osât se prévaloir de son indigne
ruse. D'ailleurs M. de Valorbe étoit lui-même si humilié devant celle
qu'il opprimoit, que, par un contraste bizarre, il se sentoit pénétré
du plus profond respect pour elle, en lui faisant la plus mortelle
injure.
Une seule idée donc occupoit Delphine, et faisoit disparoître toutes
les autres; elle regardoit sans cesse le soleil prêt à se coucher, et
la pendule qui marquoit les heures; elle voyoit, en comptant les
minutes, qu'il lui restoit encore le temps de rentrer dans son
couvent, avant qu'il fût fermé; alors elle conjuroit M. de Valorbe de
la laisser partir, avec une instance, avec une si vive terreur de
perdre un moment, que ses paroles se précipitoient, et qu'on pouvoit à
peine les distinguer.--Mon cher M. de Valorbe, lui disoit-elle en
serrant ses deux mains, sans penser à son amour pour elle, et sans
qu'il osât lui-même le témoigner: mon cher M. de Valorbe, il y a
quelques minutes encore, il y en a entre moi et la honte; je ne suis
pas encore déshonorée, je puis encore retrouver un asile, laissez-moi
l'aller chercher; si je reste encore, il faudra que je couche cette
nuit sur la pierre, et qu'au jour je n'ose plus lever les yeux sur
personne: voyez, je suis encore une femme que ses amis peuvent avouer,
dont les peines excitent encore l'intérêt et la pitié; mais dans une
heure, solitaire avec ma conscience, les hommes ne me croiront pas;
celui que j'aime, enfin vous le savez, je l'aime, il ne reconnoîtra
plus ma voix, et rougira des regrets qu'il donnoit à ma perte. O M. de
Valorbe, que ne prenez-vous cette arme pour me tuer! Je vous
pardonnerois; mais m'ôter son estime, mais l'avoir prévu, mais le
vouloir, ô Dieu! L'heure se passe; vous le voyez, encore quelques
minutes, encore....--Et elle se laissa tomber à ses pieds, en
répétant ce mot: _encore! encore!_ de ses dernières forces.
M. de Valorbe me l'a juré, et j'ai besoin de le croire, il se sentit
vaincu dans ce moment, et, s'il garda le silence, ce fut pour jeter un
dernier regard sur cette figure enchanteresse qu'il perdoit pour
jamais, et qu'il voyoit à ses pieds dans un état d'émotion qui la
rendoit encore plus ravissante. Mais on entendit un bruit
extraordinaire dans la maison, on frappa d'abord avec violence à la
porte, et des coups redoublés la faisant céder, des soldats entrèrent
dans la chambre, un officier à leur tête. Delphine, sans s'étonner,
sans s'informer du motif de leur arrivée, voulut sortir à l'instant,
on la retint, et bientôt on lui fit savoir que c'étoit elle qui étoit
suspecte; on la croyoit un émissaire des Français en Allemagne, et on
venoit la chercher pour la conduire au commandant de la place.
M. de Valorbe, en apprenant cet ordre, se livra à toute sa fureur; il
ne pouvoit supporter le mal que d'autres que lui faisoient à Delphine,
et, sans le vouloir, il aggrava sa situation par la violence de ses
discours. Delphine, quand elle entendit sonner l'heure qui ne lui
permettoit plus d'arriver à temps à son couvent, redevint calme tout à
coup, et se laissa conduire chez le commandant; on ne permit pas à M.
de Valorbe de la suivre.
Le commandant autrichien prouva facilement à Delphine, en
l'interrogeant, qu'elle n'avoit pas dit son vrai nom; car celui
qu'elle s'étoit donné étoit suisse, et dès la première question, elle
avoua qu'elle étoit Françoise; mais elle étoit décidée à ne se pas
faire connoître, puisqu'elle avoit été trouvée seule, enfermée avec M.
de Valorbe. Le négociant chez qui elle étoit descendue d'abord, avoit
déposé qu'elle étoit venue pour le voir; quelques plaisanteries
grossières de ceux qui l'entouroient, ne lui avoient que trop appris
quelle idée ils s'étoient formée de ses relations avec M. de Valorbe;
et, pour rien au monde, elle n'auroit voulu que dans de semblables
circonstances son véritable nom fût connu. Elle se complaisoit dans
l'espoir que son refus constant de le dire, irriteroit le commandant,
confirmeroit ses soupçons, et qu'il l'enfermeroit peut-être dans
quelque forteresse pour le reste de ses jours: la nuit entière se
passa sans qu'elle voulût répondre.
Quelle nuit! vous représentez-vous Delphine, seule, au milieu d'hommes
durs et farouches, qui, d'heure en heure, revenoient l'interroger, et
cherchoient à lui faire peur, pour en obtenir un aveu qu'ils croyoient
être de la plus grande importance. Le commandant surtout, se flattoit
de trouver dans une découverte essentielle un moyen d'avancement; et
que peut-il exister de plus inflexible, qu'un ambitieux qui espère du
bien pour lui, de la peine d'un autre! Delphine, vers le milieu de la
nuit, avoit obtenu qu'on la laissât seule pendant quelques heures;
elle s'endormit, accablée de fatigue et de douleur: quand elle se
réveilla, et qu'elle se vit dans une chambre noire, délabrée,
entendant le bruit des armes, les juremens des soldats, elle fut dans
une sorte d'égarement qui subsistoit encore quand je la revis.
Tout à coup le commandant entre chez elle, et lui demande pardon avec
un ton respectueux, de ne l'avoir pas connue. M. de Valorbe, qui avoit
pu enfin pénétrer jusqu'à lui, lui avoit appris, à travers les plus
sanglans reproches, le nom de madame d'Albémar, et de quel couvent
elle étoit pensionnaire. Comme dans cette abbaye il y avoit plusieurs
femmes de la plus grande naissance d'Allemagne, et que madame de
Ternan, en particulier, étoit très-considérée à Vienne, le commandant
eut peur de lui avoir déplu, en maltraitant une personne qu'elle
protégeoit; et changeant de conduite à l'instant, il donna un officier
à madame d'Albémar pour la ramener jusqu'à l'abbaye, et se contenta de
faire arrêter M. de Valorbe (qui est encore en prison), parce qu'il
l'avoit offensé, en se plaignant avec hauteur des traitemens que
madame d'Albémar avoit soufferts.
Ce commandant avoit fait partir un officier une heure avant madame
d'Albémar, avec le procès-verbal de tout ce qui s'étoit passé, et une
lettre d'excuses à madame de Ternan, qui contenoit des insinuations
très-libres sur la conduite de madame d'Albémar avec M. de Valorbe.
J'étois au couvent, où depuis la veille au soir je souffrois les plus
cruelles angoisses; lorsque cet officier arriva, madame de Ternan, qui
avoit déjà exprimé de mille manières l'impression que lui faisoit
l'inexplicable absence de Delphine, ordonna, après avoir lu la lettre
de Zell, que les principales religieuses se réunissent chez elle, et
refusa très-durement de me communiquer, et ce qu'elle avoit reçu, et
ce qu'elle projetoit.
L'infortunée Delphine arriva pendant que l'assemblée des religieuses
duroit encore. J'eus le bonheur au moins d'aller au-devant d'elle; en
descendant de voiture elle ne vit que moi; et lorsque je lui témoignai
la plus tendre affection, elle me regarda avec étonnement, comme s'il
n'étoit plus possible que personne prît le moindre intérêt à elle;
nous nous retirâmes ensemble dans son appartement, et j'appris de
Delphine, à travers son trouble, ce qui s'étoit passé; une inquiétude
l'emportoit sur toutes les autres, et revenoit sans cesse à son
esprit.--Léonce le saura, il me méprisera, disoit-elle en interrompant
son récit.--Et quand elle avoit prononcé ces mots, elle ne savoit plus
où reprendre ce récit, et les répétoit encore.
J'essayois de la consoler; mais ce qui me causoit une inquiétude
mortelle, c'étoit la décision qu'alloit prendre madame de Ternan. Elle
entra dans ce moment, Delphine essaya de se lever, et retomba sur sa
chaise; je souffrois de lui voir cet air coupable, quand jamais elle
n'avoit eu plus de droits à l'estime et à la pitié. Madame de Ternan
aimoit l'effet qu'elle produisoit; elle regardoit Delphine, non pas
précisément avec dureté, mais comme une personne qui jouit d'une
grande impression causée par sa présence, quel qu'en soit le
motif.--Madame, dit-elle à Delphine, après ce qui s'est passé à Zell,
après l'éclat de votre aventure, nos soeurs ont jugé que votre
intention étoit sans doute d'épouser M. de Valorbe, et elles ont
décidé que vous ne pouviez plus rester dans cette maison.--Ah! voilà
le coup mortel! s'écria Delphine, et elle tomba sans connoissance sur
le plancher.
Je la pris dans mes bras; madame de Ternan s'approcha d'elle, nous la
secourûmes. Quand elle parut revenir à elle, madame de Ternan, qui
étoit placée derrière son lit, lui adressa quelques mots assez doux;
Delphine égarée s'écria:--C'est la voix de Léonce; est-ce qu'il me
plaint, est-ce qu'il a pitié de moi? Cependant je suis chassée,
chassée de la maison de sa tante; c'est bien plus que quand je sortis
de ce concert d'où la haine des méchans me repoussoit; et cependant
que n'ai-je pas souffert alors! n'ai-je pas craint de perdre son
affection! et maintenant qu'on m'a surprise enfermée avec son rival,
qu'un acte authentique l'atteste, que je suis perdue, déshonorée, que
des religieuses me chassent; ah! Dieu, Dieu, je suis innocente! je le
suis, Léonce, Léonce!--Et elle retomba dans mes bras de nouveau, sans
mouvement.
--Laissez-moi seule avec elle, me dit madame de Ternan, j'entrevois un
moyen de la sauver.--Si vous le pouvez, lui dis-je, c'est un ange que
vous consolerez;--et je me hâtai de lui dire la vérité; elle
l'entendit, et je crus même voir qu'elle y étoit préparée. Je ne
compris pas alors comment elle n'avoit pas pris plus tôt la défense de
Delphine; mais c'est une femme d'une telle personnalité, qu'on n'a
l'espérance de la faire changer d'avis sur rien; car il faudroit lui
découvrir dans son intérêt particulier quelques rapports qu'elle n'eût
pas saisis, et elle s'en occupe tant que c'est presque impossible.
Je me retirai: deux heures après il me fut permis de revenir; je
trouvai un changement extraordinaire dans Delphine; elle étoit plus
calme, et non moins triste; elle n'avoit plus cette expression
d'abattement qui lui donnoit l'air coupable; sa tête s'étoit relevée,
mais sa douleur sembloit plus profonde encore; l'on auroit dit
seulement qu'elle s'y étoit vouée pour toujours. Elle me pria avec
douceur de revenir la voir dans huit jours, et seulement dans huit
jours. Je la quittai avec un sentiment de tristesse, plus douloureux
que celui même que j'avois éprouvé, lorsque son désespoir s'exprimoit
avec violence.
Huit jours après, quand je la vis, elle venoit de recevoir une lettre
de vous, qui lui annonçoit et l'arrivée de Léonce, et sa fureur, à la
seule pensée qu'elle pouvoit avoir vu M. de Valorbe.--Lisez cette
lettre, me dit Delphine; vous voyez que s'il apprenoit ce qui s'est
passé à Zell, il ne me le pardonneroit pas; je le connois, il
vengeroit mon offense sur M. de Valorbe; il exposeroit encore une fois
sa vie pour moi; et quand même je pourrois un jour me justifier à ses
yeux, ne sais-je pas ce qu'il souffriroit, en voyant celle qu'il aime
flétrie dans l'opinion? Son caractère s'est manifesté malgré lui cent
fois à cet égard, dans les momens où son amour pour moi le dominoit le
plus; et quel éclat, grand Dieu! que celui qui me menaçoit il y a huit
jours! quel homme, quel autre même que Léonce le supporteroit sans
peine! Écoutez-moi, me dit-elle alors, sans m'interrompre, car vous
serez tentée d'abord de me combattre, et vous finirez cependant par
être de mon avis.
Madame de Ternan m'a dit qu'il n'existoit qu'un moyen de rester dans
le couvent où je suis, c'étoit de m'y faire religieuse; à cette
condition, les soeurs consentent à me garder; le crédit de madame de
Ternan fera disparoître toutes les traces de l'événement de Zell En
prononçant les voeux de religieuse, je m'assure d'un repos que rien ne
pourra troubler, j'y ai consenti. Je prends l'habit de novice après
demain; ne frémissez pas, jugez-moi: voulez-vous que je sorte de cette
maison comme une femme perdue? que Léonce apprenne que c'est pour M.
de Valorbe que je suis bannie de l'asile que madame de Ternan m'avoit
donné? que je me trouve aux prises de nouveau avec l'opinion, avec le
monde, avec tout ce que j'ai souffert? Le nom de M. de Valorbe une
seconde fois répété avec le mien ne s'oubliera plus, et Léonce saura
que ma réputation est détruite sans retour; je resterai libre, mais
j'aurai perdu tout le prix de moi-même, et je finirai par m'enfermer
dans la retraite, sans avoir, comme à présent, la douce certitude que
je suis restée pure dans le souvenir de Léonce, et que ses regrets me
sont encore consacrés.
Si madame de Ternan avoit voulu me rendre les mêmes services sans
exiger de moi un grand sacrifice, je l'aurois préféré; car ni mon
coeur, ni ma raison, ne m'appellent à l'état que je vais embrasser;
mais elle n'avoit aucun motif pour s'intéresser à moi, si je ne cédois
pas à sa volonté; elle pouvoit m'objecter toujours la résolution de
ses compagnes. Je savois bien que cette résolution venoit d'elle, mais
c'étoit une raison de plus pour croire qu'elle ne chercheroit pas à la
faire changer; je n'avois que le choix du parti que j'ai pris, ou de
trouver en sortant de cette maison tous les coeurs fermés pour moi,
tous, ou du moins un seul, n'étoit-ce pas tout? Pouvois-je y survivre?
Je n'ai pas su mourir, voilà tout ce que signifie la résolution, en
apparence courageuse, que je viens d'adopter. Il ne me restoit pas
d'alternative; vous-même, répondez, que m'auriez-vous conseillé?
--Je ne sus que pleurer; que pouvois-je lui dire? Elle avoit raison.
L'infâme M. de Valorbe! quels mouvemens de haine je sentois contre
lui! mon émotion étoit extrême, mais je me taisois.--Ne vous affligez
pas trop pour moi, reprit Delphine avec bonté; car dans ses plus
grandes peines, vous le savez, elle s'occupe encore des impressions
des autres:--Qu'est-ce donc que je sacrifie? une liberté dont je ne
puis faire aucun usage; un monde où je ne veux pas retourner, qui a
blessé mon coeur, dont l'opinion pourroit altérer l'affection de
Léonce pour moi; je m'en sépare avec joie. Ma belle-soeur viendra
peut-être me rejoindre un jour, et je passerai ma vie avec vous deux,
qui connoissez mes affections et ma conduite comme moi-même.
Je ne sais, ajouta-t-elle avec la plus vive émotion, si j'avois aimé
un homme tout-à-fait indifférent aux opinions des autres hommes;
bannie, chassée, humiliée, j'aurois pu l'aller trouver, et lui dire:
voilà le même coeur, le même amour, la même innocence; eh bien! qu'y
a-t-il de changé? Mais il vaut mieux mourir, que de se livrer à un
sentiment de confiance ou d'abandon qui ne seroit pas entièrement
partagé par ce qu'on aime. Ah! n'allez pas penser que Léonce ne soit
pas l'être le plus parfait de la terre! le défaut qu'il peut avoir est
inséparable de ses vertus: je ne conçois pas comment un homme qui
n'auroit pas même ses torts pourroit jamais l'égaler; et n'est-ce pas
moi d'ailleurs dont l'imprudente vie a fait souffrir son coeur?
J'ai cru long-temps que mes malheurs venoient d'un sort funeste; mais
il n'y a point eu, non, il n'y a point eu de hasard dans ma vie. Je
n'ai pas éprouvé une seule peine dont je ne doive m'accuser. Je ne
sais ce qui me manque pour conduire ma destinée, mais il est clair que
je ne le puis. Je cède à des mouvemens inconsidérés; mes qualités les
meilleures m'entraînent beaucoup trop loin, ma raison arrive trop tard
pour me retenir, et cependant assez tôt pour donner à mes regrets tout
ce qu'ils peuvent avoir d'amer; je vous le dis, l'action de vivre
m'agite trop, mon coeur est trop ému; c'est à moi, à moi surtout, que
conviennent ces retraites où l'on réduit l'existence à de moindres
mouvemens; si la faculté de penser reste encore, les objets extérieurs
ne l'excitent plus, et, n'ayant à faire qu'à soi-même, on doit finir
par égaler ses forces à sa douleur.
Il y a deux jours, avant que j'eusse donné à madame de Ternan une
réponse décisive, mes promenades rêveuses me conduisirent jusqu'à la
chute du Rhin, près de Schaffouse; je restai quelque temps à la
contempler, je regardois ces flots qui tombent depuis tant de milliers
d'années, sans interruption et sans repos. De tous les spectacles qui
peuvent frapper l'imagination, il n'en est point qui réveille dans
l'âme autant de pensées; il semble qu'on entende le bruit des
générations qui se précipitent dans l'abîme éternel du temps; on croit
voir l'image de la rapidité, de la continuité des siècles dans les
grands mouvemens de cette nature, toujours agissante et toujours
impassible, renouvelant tout, et ne préservant rien de la
destruction.--Oh! m'écriai-je, d'où vient donc que j'attache à mon
avenir tant d'intérêt et d'importance? Voilà l'histoire de la vie!
notre destinée, la voilà! des vagues engloutissant des vagues, et des
milliers d'êtres sensibles, souffrant, désirant, périssant, comme ces
bulles d'eau qui jaillissent dans les airs et qui retombent. Il ne
faut pas moins que le bouleversement des empires, pour attirer notre
attention; et l'homme qui sembloit devoir se consumer de pitié,
puisqu'il a seul la prévoyance et le souvenir de la douleur, l'homme
ne détourne pas même la tête pour remarquer les souffrances de ses
semblables! Qui donc entendra mes cris? est-ce la nature? comme elle
suit son cours majestueusement! comme son mouvement et son repos sont
indépendans de mes craintes et de mes espérances! Hélas! ne puis-je
pas m'oublier comme elle m'oublie! ne puis-je pas, comme un de ces
arbres, me laisser aller au vent du ciel, sans résister ni me
plaindre!
Non, ma chère Henriette, continua madame d'Albémar, il ne faut pas
lutter longtemps contre le malheur; je me soumets au sort que m'impose
madame de Ternan. Croyez-moi, je fais bien, je consacre ma mémoire
dans le coeur de celui pour qui j'ai vécu; je me survis, mais pour
apprendre qu'il me regrette, et que rien ne pourra plus altérer ce
sentiment. Les anciens croyoient que les âmes de ceux qui n'avoient
pas reçu les honneurs de la sépulture, erroient long-temps sur les
bords du fleuve de la mort; il me semble qu'une situation presque
semblable m'est réservée. Je serai sur les confins de cette vie et de
l'autre, et la rêverie me fera passer doucement les longues années qui
ne seront remplies que par mes souvenirs.
Je voudrois pouvoir unir à ce grand sacrifice l'idée qu'il est
agréable à Dieu, mais je ne puis me tromper moi-même à cet égard. Je
n'ai jamais cru qu'un Dieu de bonté exigeât de nous ce qui ne pouvoit
servir à notre bonheur ni à celui des autres. En brisant mes liens
avec le monde, je ne sens au fond de mon coeur que l'amour qui m'y
condamne, et l'amour qui m'en récompense; oui, c'est pour son estime,
c'est pour ne point exposer sa vie, c'est pour sauver la réputation de
celle qu'il a honorée de son choix, que je m'enferme ici pour jamais!
Pardonne, ô mon Dieu! l'on exige de moi que je prononce ton nom; mais
tu lis au fond de mon âme, et tu sais que je ne t'offre point une
action dont tu n'es pas l'objet! je t'offre tout ce que je ferai
jamais de bon, d'humain, de raisonnable; mais ce que le désespoir
m'inspire, ce sont les passions du coeur qui l'ont obtenu de moi!
Je suis fière, cependant, reprit Delphine, d'immoler mon sort à
Léonce; je traverserai le temps qui me reste comme un désert aride,
qui conduit du bonheur que j'ai perdu, au bonheur que je retrouverai
peut-être un jour dans le ciel. Je tâcherai d'exercer quelques vertus
dans cet intervalle, quelques vertus qui me fassent pardonner mes
fautes, et soutiennent en moi jusque dans la vieillesse l'élévation de
l'âme. Voilà tous mes desseins, voilà toutes mes espérances! ne
discutez rien, n'ébranlez rien en me parlant, ma chère Henriette; vous
pourriez me faire beaucoup de mal, mais vous ne changeriez rien à mon
sort: le déshonneur est sur le seuil de ce couvent: si j'en sors, il
m'atteint; s'il m'atteint, Léonce me venge, son sentiment est altéré,
je crains pour sa vie, et je perds son amour! Grand Dieu! qui oseroit
me conseiller de quitter cette demeure, fût-elle mon tombeau? qui ne
me retiendrait pas par pitié, si mes pas m'entraînoient hors de cette
enceinte?
--En l'écoutant, mademoiselle, je ne conservois qu'un espoir, c'est
l'année de noviciat qui nous reste. Ne peut-on pas obtenir pendant ce
temps de madame de Ternan qu'elle conserve Delphine dans sa maison, et
qu'elle étouffe par tous ses moyens l'éclat de son aventure, sans
exiger d'elle de prendre le voile? Mais cet espoir, s'il existe
encore, ne dépend point de Delphine, je ne devois donc pas risquer de
lui en parler. Je l'embrassai en pleurant; elle me chargea de vous
écrire, et nous nous quittâmes, sans que j'eusse tâché d'ébranler dans
ce moment sa résolution.
Je vais laisser passer quelques jours, afin que Delphine ait le temps
d'adoucir, par sa présence, les cruelles préventions de ses compagnes;
et je retournerai chez madame de Ternan, pour essayer ce que je puis
sur elle. Vous aussi, mademoiselle, écrivez à Delphine; servez-vous de
votre ascendant pour la détourner de son projet, et consacrons nos
efforts réunis à la sauver du malheur qui la menace.