Mademoiselle d'Albémar à Delphine,
Montpellier, ce 6 avril.
Ma chère amie, il est parti plus calme, je ne lui ai point fait
partager mes cruelles inquiétudes; que signifie ce que vous m'écrivez?
d'où vient votre profonde douleur? que vous est-il arrivé? je ne puis
rien deviner, mais vos paroles mystérieuses me glacent d'effroi.
Dans quelque situation que vous soyez, vous avez besoin que je vous
parle de Léonce. Je reviens aux derniers momens que j'ai passés avec
lui. Je l'avois prévenu du jour où je pouvois recevoir votre lettre;
le matin de ce jour, je savois que, depuis cinq heures, il s'étoit
promené sur la route par laquelle le courrier devoit venir, sans
pouvoir rester en repos une seconde; marchant à pas précipités,
revenant après avoir avancé, tournant la tête à chaque pas, et dans un
état d'agitation si remarquable, que plusieurs personnes s'étoient
arrêtées dans le chemin, frappées de l'égarement et du trouble
extraordinaire qu'exprimoit son visage; enfin, à dix heures du matin
il entra chez moi, pâle et tremblant, et me dit, en se jetant sur une
chaise près de la fenêtre, que le courrier étoit arrivé, et que je
pouvois envoyer mon domestique chercher mes lettres. J'en donnai
l'ordre, et je revins près de lui.
Il se passa près d'une heure dans l'attente; je parlai plusieurs fois
à Léonce, il ne me répondit point; mais je vis qu'il tâchoit de
prendre beaucoup sur lui, et qu'il rassembloit toutes ses forces pour
ne point se livrer à son émotion. La violence qu'il se faisoit
l'agitoit cruellement; je ne sais à quels signes j'apercevois ce qu'il
éprouvoit au fond de son coeur, mais à la fin de cette heure, passée
dans le silence, j'étois abîmée de douleur, comme après la scène la
plus violente, dont l'intérêt et l'émotion auroient toujours été en
croissant. Il distingua le premier le bruit de la porte de ma maison
qui s'ouvrit, et me dit d'une voix à peine intelligible:--Voilà votre
domestique qui revient.--Je me levai pour aller au-devant de lui;
Léonce ne me suivoit pas, il cachoit sa tête dans ses mains; il m'a
dit depuis, que, dans cet instant, il auroit souhaité qu'il n'y eût
point de lettre; il désiroit l'incertitude autant qu'il l'avoit
jusqu'alors redoutée.
Lorsque je reconnus votre écriture, je déchirai promptement
l'enveloppe, pour que Léonce n'en vît pas le timbre; il croit que vous
êtes en Suisse, mais il n'a pas la moindre idée du lieu même où vous
demeurez. Je lus d'abord ce qui étoit pour Léonce, et, dans mon
impatience de le lui porter, je ne vis point ce que vous m'écriviez;
je rentrai, tenant à la main votre lettre, et je m'écriai:--Lisez,
vous serez content.--Je serai content, s'écria-t-il: ah Dieu!--Et loin
de saisir ce que je lui offrois, il répandoit des pleurs, et répétant
toujours: _Je serai content_, avec une voix, avec un accent que je ne
pourrai jamais oublier. Enfin, il prit votre lettre; et, après l'avoir
lue plusieurs fois, il me regarda d'un air plein de douceur, me serra
la main et sortit; il revint deux heures après, et m'annonça qu'il
alloit retourner auprès de Matilde; il ne me demanda rien, ne me fit
plus aucune question; seulement il me dit:--Soignez son bonheur, vous
à qui le sort permet de vivre pour elle.--
Quand il fut parti, je me croyois soulagée; et c'est alors que j'ai lu
les lignes pleines de trouble et de douleur que vous m'adressiez: je
ne savois que devenir, je voulois vous rejoindre, le misérable état de
ma santé m'en ôte la force. Se peut-il que vous m'ayez laissée dans un
doute si cruel? ne recevrai-je aucune lettre de vous, avant que vous
répondiez à celle-ci?