Madame de Mondoville, mère de Léonce, à madame de Ternan, sa soeur.
Madrid, ce 17 janvier 1792.
Vous m'apprenez, ma chère soeur, que madame d'Albémar est près de
vous; mon fils ne le sait pas, gardez bien ce secret. Léonce a
toujours la tête tournée d'elle, et, dans un moment où les indignes
lois françoises vont permettre le divorce, j'éprouve une crainte
mortelle qu'il ne se déshonore, en abandonnant Matilde pour cette
Delphine, dont la séduction est, à ce qu'il paroît, véritablement
redoutable: ne pourriez-vous pas prendre assez d'empire sur son
esprit, pour l'engager à se marier avec un de ses adorateurs? je ne
pourrai jamais ramener la raison de mon fils, s'il n'a pas à se
plaindre d'elle.
Je n'ai pas d'idée fixe sur cette femme, qui me paroît, d'après tout
ce que j'entends dire, un être tout-à-fait extraordinaire; mais je
serois désolée, quand même mon fils seroit libre, qu'il devînt son
époux. On ne peut jamais soumettre ces esprits qu'on appelle
supérieurs, aux convenances de la vie; il faut supporter qu'ils vous
donnent un jugement nouveau sur tout, et qu'ils vous développent des
principes à eux, qu'ils appellent de la raison; cette manière d'être
me paroît, à moi, souverainement absurde, particulièrement dans une
femme. Notre conduite est tracée, notre naissance nous marque notre
place, notre état nous impose nos opinions; que faire donc de cet
esprit d'examen qui perd toutes les têtes? la morale et la fierté sont
très-anciennes; la religion et la noblesse le sont aussi; je ne vois
pas bien ce qu'on veut faire des idées nouvelles, et je ne me soucie
pas du tout qu'une femme qui les aime exerce de l'empire sur mon fils.
Je vous prie donc instamment, ma soeur, puisque le hasard met madame
d'Albémar dans votre dépendance, d'employer tout votre esprit à la
séparer sans retour de Léonce.
Comment vous trouvez-vous de votre établissement en Suisse? ne vous en
lassez-vous point? et ne penserez-vous pas à venir dans un couvent en
Espagne, pour me donner la douceur de finir mes jours auprès de vous?