Delphine à mademoiselle d'Albémar.
De l'abbaye du Paradis, ce 3 janvier 1792.
Enfin, je suis ici; je ne sais si je dois m'applaudir d'avoir quitté
Zurich sans avoir vu M. de Valorbe; madame de Cerlebe au moins m'a
promis de lui exprimer mes regrets, de lui offrir tous les services
qui sont en ma puissance, et que je serois si empressée de lui rendre.
Madame de Cerlebe ne m'a point paru refroidie pour moi, et j'en ai
joui, car je ne la vois jamais sans que mon amitié pour elle ne
s'augmente.
Elle connoît intimement une des religieuses du couvent où je suis,
mais elle n'aime pas madame de Ternan; elle prétend que c'est une
personne égoïste et hautaine, d'un esprit étroit et d'un coeur dur, et
qu'elle n'a eu d'autre motif pour quitter le monde, que le chagrin de
n'être plus-belle.
--Vous ne savez pas, me disoit madame de Cerlebe, combien une vie
frivole dessèche l'âme! Madame de Ternan avoit des enfans, elle ne
s'en est pas fait aimer; elle avoit de l'esprit naturel, elle l'a si
peu cultivé, que son entretien est souvent stérile: maintenant qu'elle
est forcée de renoncer à tous les genres de conversation pour lesquels
il faut nécessairement un joli visage, elle s'est retirée dans un
couvent, afin d'exercer encore de l'empire par sa volonté, quand ses
agrémens ne captivent plus personne; un fonds de personnalité
très-ferme et très-suivi s'est montré tout à coup en elle, quand sa
beauté n'a plus attiré les hommages: elle n'est dans la réalité ni
très-sévère, ni très-religieuse; mais elle a pris de tout cela ce
qu'il faut pour avoir le droit de commander aux autres. L'amour-propre
lui a fait quitter le monde, l'amour-propre est son seul guide encore
dans la solitude; elle conserve une sorte de grâce, reste de sa
beauté, souvenir d'avoir été aimée, qui vous fera peut-être illusion
sur son véritable caractère; mais si quelque circonstance vous mettoit
jamais dans sa dépendance, vous verriez si je vous ai trompée, et vous
vous repentiriez de ne m'avoir pas crue.--
Ces observations, et plusieurs autres encore que madame de Cerlebe me
présentoit avec beaucoup d'esprit et de chaleur, m'auroient peut-être
fait impression, si madame de Ternan n'eût pas été la tante de Léonce;
mais quels défauts pourroient l'emporter sur ce regard, sur ce son de
voix qui me le rappellent! J'ai persisté dans mon dessein, et je suis
établie ici depuis hier.
Pauvre M. de Valorbe! que je voudrois diminuer son malheur!
pourrois-je sans l'offenser lui offrir la moitié de ma fortune? Enfin,
ma chère Louise, que votre coeur imagine ce qui pourrait adoucir sa
situation! mais je ne puis me résoudre à le voir, les témoignages de
son amour me seroient trop pénibles, loin de Léonce. Je ne sais par
quelle bizarrerie cruelle on craint toujours d'être plus aimée par
l'homme qu'on n'aime pas, que par celui qu'on préfère; il vaut mieux
n'entendre aucune expression de tendresse, et que tout se taise, quand
Léonce ne parle pas.