LETTRE X.

Réponse de madame de Ternan à sa soeur, madame de Mondoville.

De l'abbaye du Paradis, ce 30 janvier 1792.

Je vois bien, ma soeur, que vous n'avez jamais vu madame d'Albémar; il

se mêleroit à votre opinion, juste à quelques égards, un goût qu'il

est impossible de ne pas ressentir pour elle: la facilité de son

caractère et la grâce de son esprit sont très-séduisantes; sa figure a

une expression de sensibilité si naturelle, si aimable, que les

caractères les plus froids s'y laissent prendre; moi qui suis

assurément bien revenue de toute espèce d'illusion, j'ai de l'attrait

pour Delphine; mais soyez tranquille sur cet attrait; loin de nuire à

vos projets, il y servira. Je veux la déterminer à se faire religieuse

dans mon couvent, et je crois que j'y parviendrai; elle a beaucoup de

mélancolie dans le caractère, un profond sentiment pour votre fils, et

assez de vertu pour ne pas vouloir y céder; dans cette situation, que

peut-elle faire de mieux que d'embrasser notre état? comment

pourrois-je d'ailleurs être assurée de la garder près de moi, si elle

ne le prenoit pas? elle me quitteroit nécessairement une fois, et ce

seroit pour moi une véritable peine.

J'avois pris assez d'humeur contre toutes les affections, depuis que

je ne peux plus en inspirer; Delphine est néanmoins parvenue à

m'intéresser; n'imaginez pas cependant que je me laisse dominer par ce

sentiment, je le ferai servir à mon bonheur; l'on ne fait pas de

fautes quand on n'a plus d'espérances, car on ne hasarde plus rien. Je

tiens beaucoup à conserver Delphine auprès de moi; et, comme je ne

puis m'en flatter qu'en la liant à notre communauté d'une manière

indissoluble, j'y ferai tout ce qu'il me sera possible: c'est seconder

vos vues; et de plus, je ne pense pas qu'on puisse m'accuser de

personnalité dans ce dessein; qu'arrivera-t-il à Delphine en restant

au milieu du monde? ce que j'ai éprouvé; ce que toutes les belles

femmes sont destinées à souffrir; elle se verra par degrés abandonnée,

elle verra l'admiration qu'elle inspire se changer en pitié, et des

sentimens commandés prendre la place des sentimens involontaires.

Hier, je parlois sur divers sujets avec assez de tristesse, vous savez

que c'est en général à présent ma manière de sentir. Delphine

m'écoutoit avec l'intérêt le plus aimable; je lui dis je ne sais quel

mot qui apparemment la toucha, car tout à coup je la vis presque à

genoux devant moi, me conjurer de l'aimer et de la protéger dans la

vie. Le hasard avoit donné dans ce moment à sa figure une grâce

nouvelle; elle étoit penchée d'une manière qui ajoutoit encore à la

beauté de sa taille; sa robe s'étoit drapée comme un peintre l'auroit

souhaité; et ses beaux cheveux, en tombant, avoient paré son visage du

charme le plus attrayant. Vous l'avouerai-je, je me rappelai dans ce

moment, que moi aussi j'avois été belle, et cette pensée m'absorba

tout entière; je ne me sentis cependant aucun mouvement d'envie contre

Delphine, et je désirai même plus vivement encore de la retenir auprès

de moi. Elle me rend quelques-uns des plaisirs que j'ai perdus; elle

me donne des témoignages d'amitié que je n'ai reçus que quand j'étois

jeune; elle me joue des airs qui me plaisent; elle est malheureuse

quoique jeune et belle, cela console d'être vieille et triste; il faut

qu'elle reste auprès de moi.

Pourquoi la détournerois-je de se fixer ici? pourquoi ferois-je ce

sacrifice? les sacrifices conviennent aux jeunes gens, ils sont

entourés d'amis qui prennent parti pour eux contre eux-mêmes; mais

quand on est vieille, tant de gens trouvent simple que l'on se dévoue,

tant de gens l'exigent de vous, que par un mouvement assez naturel on

est tenté de se faire une existence d'égoïsme, puisqu'on ne vous tient

plus compte de l'oubli de vous-mêmes. Il est des qualités qu'il n'est

doux d'exercer que quand les autres, s'y opposent; et croyez-moi, ma

soeur, à cinquante ans personne ne nous aime autant que nous nous

aimons nous-mêmes.

Vous êtes bonne de me proposer de revenir près de vous; mais nous nous

rappellerions notre jeunesse ensemble, et cela fait trop de mal;

j'aime mieux vivre ici, où personne ne m'a connue que telle que je

suis. Je m'intéresse à vous, à votre famille; je vous servirai dans

toutes les circonstances; mais je mourrai dans le couvent où je suis:

j'ai vu quelque part, dans les _Nuits d'Young_, qu'il faut que _la

vieillesse se promène silencieusement sur le bord solennel du vaste

Océan qu'elle doit bientôt traverser_; cela m'a frappée. J'étois bien

légère autrefois, à présent je n'aime que les idées sombres; je

voudrois me persuader que la vie ne vaut rien pour personne, et

qu'après moi l'amour, la beauté, la jeunesse, ont fini.

Vous n'avez pas ces mouvemens de tristesse, ma soeur; votre passion

pour votre fils vous en a préservée; vous savez que le mien m'a

abandonnée de très-bonne heure, je n'ai pu retenir aucune affection

autour de moi, cependant j'en avois besoin; mais quand je les ai vues

s'éloigner, un sentiment de fierté très-impérieux m'a empêchée de rien

faire pour les rappeler; je me suis tracé une vie qui convient assez à

mon caractère; l'extrême sévérité que j'ai établie parmi les

religieuses chanoinesses qui me sont subordonnées, donne beaucoup de

considération à l'abbaye que je gouverne; et vous l'avez remarqué

comme moi, la considération est la seule jouissance des femmes dans

leur vieillesse. Je ne pourrais pas facilement transporter en Espagne

l'existence dont je jouis ici, il me faudroit plusieurs années pour

préparer ce que je recueille maintenant; je ne dois donc pas songer à

me réunir à vous: mais comptez toujours sur moi comme sur une soeur

dévouée à tous vos intérêts, et qui partage la plupart de vos

opinions, par goût et par sympathie.

Delphine · 第 241 / 322 题