M. de Valorbe à M. de Montalte.

Zurich, le 1er janvier 1792.

Je me trompois, Montalte, lorsque je vous écrivois que madame

d'Albémar auroit au moins avec moi des formes polies et douces; elle

n'a pas même voulu s'en donner la peine. Elle a été dans la même

maison que moi sans daigner me voir; elle me savoit malade, mourant,

mourant pour elle, et quelques pas qui l'auroient amenée près de mon

lit de douleur, lui ont paru un effort trop pénible! Je l'ai vue

hésiter, revenir, et céder enfin à l'impitoyable sentiment qui lui

défendoit de me secourir.

Je ne sais pourquoi je m'accuse quelquefois, ce sont les autres qui

ont toujours eu tort envers moi; c'est Delphine qui est barbare, il

faut qu'elle en soit punie. La nature aussi s'acharne sur ma misérable

existence; je ne peux pas marcher, je ne peux pas me soutenir, je me

sens une irritation inouïe, même contre les objets physiques qui

m'environnent; une chaise qui me heurte, un papier que je ne trouve

pas, une porte qui résiste, tout me cause une impatience douloureuse:

que de maux sur la terre sont destinés à l'homme!

Il faut les dompter; je sortirai, je trouverai celle qui n'a pas voulu

me voir, aucun asile ne la soustraira à ma volonté; les souffrances

que j'éprouve m'agitent, au lieu de m'abattre.--Delphine, vous

regretterez l'indigne mouvement qui vous a pour jamais privée de tous

vos droits à ma pitié.

Delphine · 第 238 / 322 题