LETTRE XXXVII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Melun, ce 6 décembre 1791.

Le sacrifice est fait, la vie est finie. Pardonnez-moi si je suis

long-temps sans vous écrire, si je ne vous rejoins pas, si je meurs

pour vous, comme pour lui: ce que vous m'avez mandé sur M. de Valorbe

ne m'ôte-t-il pas jusqu'à l'espoir du repos que je conservois encore!

Quel asile puis-je trouver, qui soit assez impénétrable pour me cacher

à celui qui me poursuit, comme à celui que j'aime?

Je l'ai quitté! je l'ai quitté! Je ne le reverrai plus! pensez-vous

qu'il puisse me rester aucune raison, aucune force? n'ai-je pas tout

épuisé pour partir? A présent, j'erre avec cette pauvre Isore dans le

vide immense où je suis jetée! Pleurez sur moi, ma soeur, vous, le

seul être informé désormais de mon nom, de ma demeure, de mon

existence! Sans l'enfant de Thérèse, sans vous, me serois-je condamnée

à vivre?

M. Barton est arrivé avant-hier d'après ma lettre: je lui ai tout

confié, hors le vrai motif de mon départ; j'ai éprouvé peut-être

encore un moment doux, lorsque cet honnête homme, me prenant la main,

avec des larmes dans les yeux, me dit:--Madame, il ne convient pas à

mon âge de s'abandonner à l'attendrissement que me fait éprouver votre

résolution; cependant, qu'il me soit permis de vous dire que jamais

mon coeur n'a été pénétré pour aucune femme d'autant d'intérêt ni

d'admiration!--Louise, pourquoi l'approbation de la vertu ne

m'a-t-elle pas fait plus de bien?

Il fut convenu entre M. Barton et moi qu'après mon départ, il useroit

de tout son ascendant sur Léonce, pour l'engager à demeurer auprès de

Matilde, auprès de celle qui, dans quelques mois, doit être la mère de

son enfant. Je ne voulois point écrire à Léonce; je ne sais si je

l'aurois pu, sans anéantir le reste de mes forces: d'ailleurs, je ne

pouvois pas lui apprendre ce qui s'étoit passé entre Matilde et moi,

et comment retenir aucune de ses pensées en disant adieu à ce qu'on

aime! Je priai néanmoins M. Barton de ne pas refuser à Léonce la

consolation de savoir ce qu'il m'en avoit coûté pour partir; je lui

recommandai de ne pas nous laisser seuls, Léonce et moi; dans l'état

où j'étois, je n'aurois pu rien cacher. Je décidai que je partirois le

lendemain; jour que Léonce disoit avoir choisi pour aller à la

campagne avec madame de Mondoville; ainsi je me dérobois à ce que

j'aime, avec les précautions qu'on pourroit prendre pour échapper à

des persécuteurs.

Léonce vint le soir, il étoit rêveur, et ne parut pas désirer lui-même

que M. Barton s'éloignât. Après une heure de la conversation la plus

pénible, et que de longs silences interrompoient souvent, Léonce se

leva pour partir; dans ce moment un tremblement affreux me saisit, et

je retombai sur ma chaise comme anéantie; lui-même, occupé sans doute

de son dessein, que j'ignorois alors, étoit tout entier concentré dans

sa propre émotion, et ne remarqua point ce qui auroit pu l'étonner

dans la mienne; il pressa ma main sur ses lèvres avec une ardeur

très-vive, et s'enfuit précipitamment, en m'écriant de la porte:

--Delphine, ne m'oubliez jamais!--Je crus qu'il m'avoit devinée, je

voulois le suivre, la force me manqua; et quand il fut parti, l'idée

terrible que je l'avois vu pour la dernière fois me saisit, je ne

pouvois m'y soumettre. Léonce, en me quittant plus tôt que je ne m'y

attendois, avoit trop précipité mes impressions; mon âme n'avoit point

passé par ces douleurs successives qui préparent à la dernière;

j'avois reçu comme un coup subit dans le coeur, qui me faisoit un mal

insupportable; je voulois, sans changer de résolution, voir encore une

fois Léonce; je n'avois rien recueilli pour l'absence, je n'avois pas

assez contemplé ses traits, je n'avois pu lui faire entendre un

dernier accent qui restât dans son coeur.

Je passai la nuit entière à combiner et repousser tour à tour mille

projets divers pour l'apercevoir encore une fois, pour adoucir le mal

que m'avoient fait de si brusques adieux. Immobile sur mon lit où je

m'étois jetée, je n'osois, pendant cette cruelle agitation, ni me

lever, ni faire un pas, ni changer de place, comme si le moindre

mouvement avoit dû être une nouvelle douleur; le jour vint, et j'eus

cependant la force de dire à Antoine, en lui recommandant le secret,

que je partois à onze heures du soir. J'avois fixé ce moment, parce

que M. Barton devoit revenir chez moi dans la soirée; à midi, l'on me

remit votre lettre, où vous m'apprenez les cruelles dispositions de M.

de Valorbe; l'effroi qu'elle me causa me donna de la force pendant

quelques instans; cette persécution, cette fureur dont Léonce pouvait

devenir l'objet, me fit sentir la nécessité de disparaître d'un monde

où j'attirois sans cesse de nouveaux périls sur l'objet de ma

tendresse. Je sentis aussi que si je différois à partir, ou si

j'allois vers vous, M. de Valorbe, apprenant dans quel lieu il

pourroit me trouver, ne tarderoit pas à venir me chercher; et que

Léonce, indigné de le savoir près de moi, se hâteroit d'arriver pour

l'en punir. Je n'hésitai donc plus, et je donnai, pendant quelques

heures, des ordres pour mon départ, avec assez de calme; mais dans ce

moment Isore, qui avoit découvert les préparatifs que j'avois

commandés, vint, tout en chantant, se jeter dans mes bras, pour se

réjouir de faire un voyage; sa gaîté me causa une émotion que je ne

pus surmonter, et, l'éloignant de moi, je passai plusieurs heures à

verser des larmes.

Hélas! j'en répandois alors, pendant que je n'étois pas encore

tout-à-fait loin de lui, pendant qu'il n'étoit pas encore absolument

impossible qu'il entrât dans ma chambre, et me serrât dans ses bras.

Le temps se passoit ainsi, lorsque peu de temps après dix heures M.

Barton arriva; il étoit extrêmement troublé; je me hâtai de lui

demander d'où lui venoit cette altération, s'il ne savoit rien de

Léonce, s'il craignoit qu'il n'eût découvert mon départ.--Il l'ignore,

me dit-il; mais je n'en suis pas moins dans une inquiétude mortelle;

Léonce, sans en avoir averti personne, est revenu il y a une heure de

la campagne, en y laissant madame de Mondoville. Il y a ce soir un

grand bal masqué, où il veut aller; j'ai insisté pour connoître la

cause de cet empressement, qui lui est si peu naturel; il n'a voulu

d'abord me rien répondre; mais comme il partoit, quelques mots qu'il a

dits à l'un de ses gens ont éveillé mes soupçons, et je l'ai forcé à

m'avouer que dans cette fête, où les femmes vont déguisées, mais les

hommes, à visage découvert, il croyoit très-facile de faire naître un

sujet de querelle à l'instant même; et que, certain d'y rencontrer M.

de Montalte, le cousin de M. de Valorbe, il avoit choisi ce jour pour

se venger, sans vous compromettre, des propos insultans que, depuis le

concert de madame de Saint-Albe, il n'a point cessé, me dit Léonce, de

répéter contre vous.

--Il est parti pour ce bal, m'écriai-je, dans cet affreux dessein! que

ferons-nous? comment ne l'avois-je pas deviné? sa tristesse, hier en

me quittant, ses dernières paroles ne m'annonçoient-elles pas un

projet funeste? et la douleur atroce que j'ai éprouvée, quand il a

disparu, n'est-elle pas un pressentiment que je ne le reverrai plus;

il est parti, répétai-je à M. Barton; pourquoi ne l'avez-vous pas

suivi?--Il ne l'auroit pas souffert, répondit M. Barton; il m'a dit

qu'il alloit chercher un de ses amis pour se rendre ensemble au

bal.--Eh bien! eh bien! interrompis-je, déterminée soudain, il est

temps encore de se rendre à ce bal masqué: je n'y serai point

reconnue, je reverrai Léonce encore, je lui parlerai, je l'empêcherai

de provoquer M. de Montalte; oui, je tenterai ce dernier effort, je le

dois, je le puis.--Et sans attendre l'avis de M. Barton, je sonnai

pour qu'on m'apportât le domino noir qui devoit m'envelopper. M.

Barton, ayant vainement essayé de me détourner de mon projet, me

proposa de m'accompagner; je lui fis sentir que Léonce, étonné de le

voir à ce bal, soupçonneroit la vérité, et s'éloigneroit à l'instant

même de nous deux.

Au moment où Isore vit pour la première fois cet habillement de bal,

qui lui étoit tout-à-fait inconnu, elle en eut peur, et vainement mes

femmes voulurent la rassurer, en lui disant que c'étoit une parure de

fête; l'enfant, comme s'il eût été averti que ce vêtement de la gaîté

cachoit le désespoir, répétoit sans cesse en pleurant:--Est-ce que ma

seconde maman va faire comme la première, est-ce que je ne la reverrai

plus?--Hélas! pauvre enfant, dis-je en moi-même, cette nuit sera

peut-être en effet la dernière de ma vie! chaque moment de retard me

paroissoit un danger de plus pour Léonce; je partis, et M. Barton

monta avec moi dans ma voiture, résolu d'y rester pour m'attendre;

enfin, j'arrivai à la porte de la fête, je descendis, j'entrai, et là

commença pour moi ce supplice qui devoit toujours s'accroître; le

contraste cruel de tout l'appareil de la joie, avec les tourmens

affreux qui me déchiroient.

Je traversai la foule de ceux qui se trouvoient peut-être tous, alors,

dans le moment le plus gai de leur vie; tandis que moi, j'ignorais si

je ne marchois pas à la mort. Je fus long-temps à parcourir la salle,

sans découvrir d'aucun côté ni Léonce, ni M. de Montalte; errante

ainsi, sans pouvoir être reconnue, et dans le trouble le plus cruel

que je pusse éprouver, des sensations extraordinaires s'emparèrent

tout à coup de moi; j'avois peur de ma solitude, au milieu de la

foule; de mon existence, invisible aux yeux des autres, puisque aucune

de mes actions ne m'étoit attribuée. Il me sembloit que c'étoit mon

fantôme qui se promenoit parmi les vivans, et je ne concevois pas

mieux les plaisirs qui les agitoient, que si du sein des morts j'avois

contemplé les intérêts de la terre. Je cherchois à travers toutes ces

figures, que je voyois comme dans un rêve cruel, un seul homme, un

seul être qui existoit encore pour moi, et me rendoit aux impressions

réelles dans toute leur force et leur amertume. Je passois

silencieusement au milieu des danses et des exclamations de joie, et

je portois dans mon âme tout ce que la nature peut éprouver de

douleur, sans jeter un cri, sans obtenir la compassion de personne. O

souffrances morales! comme vous êtes cachées au fond du coeur dont

vous faites votre proie! vous le dévorez en secret, vous le dévorez

souvent au milieu des fêtes les plus brillantes; et tandis qu'un

accident, une douleur physique, réveillent la sympathie des êtres les

plus froids, une main de fer serre votre poitrine, vous ravit l'air,

oppresse votre sein, sans qu'il vous soit permis d'arracher aux

autres, par aucun signe extérieur, des paroles de commisération.

Après avoir long-temps marché d'un bout de la salle à l'autre, avec

une activité et une agitation continuelles, Léonce parut enfin dans

une loge, regardant par toute la salle avec une impatience

remarquable, pour découvrir quelqu'un qu'il cherchoit. Je montai

quelques marches pour aller vers lui; et comme il devoit

nécessairement passer devant moi, en rentrant dans la salle, je restai

quelque temps appuyée sur la balustrade de l'escalier pour le regarder

encore; ce plaisir, le dernier, me jetoit, malgré tout ce qui

m'environnoit, dans une rêverie profonde; et tant que je pus le

considérer ainsi, mes inquiétudes même pour lui sembloient être

suspendues. Dès qu'il descendit, je me hâtai de le suivre, résolue de

m'attacher à ses pas, et de lui parler en me faisant connoître, si

j'apercevois M. de Montalte. Léonce se retourna deux ou trois fois,

étonné de mon insistance, et ses yeux se fixèrent sur ce masque qui

l'importunoit, avec une expression d'indifférence très-dédaigneuse: ce

regard, quoiqu'il ne s'adressât point à moi, me serra le coeur, et je

mis ma main sur mes yeux pendant un moment, pour rassembler mes forces

qui m'abandonnoient.

Je relevai la tête; un flot de monde m'avoit déjà séparée de

Léonce, et je le vis assez loin de moi, coudoyant M. de Montalte

qui se retournoit pour lui en demander l'explication; je voulus

m'avancer, la foule arrêtoit chacun de mes pas; je saisis le bras

d'un homme que je connoissois à peine, et je le priai de m'aider à

traverser la foule; cet homme odieux me retenoit pour examiner ma

main, pour considérer mes yeux, et m'adressoit tous les fades

propos de cette insipide fête, quand, à dix pas de moi, il

s'agissoit de la vie de Léonce.--Aidez-moi, répétois-je à celui qui

m'accompagnoit, aidez-moi, par pitié!--Et je le traînois de toute

ma force, pour qu'il fendît la presse que je ne pouvois seule

écarter; je voyois Léonce qui, après avoir parlé vivement à M. de

Montalte, se dirigeoit avec lui vers la sortie de la salle; il

marchoit, je le suivois, mais j'étois toujours à vingt pas de lui

sans pouvoir jamais franchir cette infernale distance, qu'on eût

dite défendue par un pouvoir magique; enfin, coupant seule par un

détour dans les corridors, je crus pouvoir me trouver à la grande

porte avant Léonce; mais comme j'y arrivois, je le vis qui sortoit

par une autre issue; je courus encore quelques pas, je tendis les

bras vers lui, je l'appelai; mais, soit que ma voix déjà trop

affoiblie ne pût se faire entendre, soit qu'il fût uniquement

occupé du sentiment qui l'animoit, il poursuivit sa route, et je le

perdis de vue au milieu de la rue, me trouvant entourée de chevaux,

de cochers qui me crioient de me ranger, de voitures qui venoient

sur moi, sans que je fisse un pas pour les éviter: un de mes gens

me reconnut, m'enleva sans que je le sentisse, et me porta dans ma

voiture: quand j'y fus, la voix de M. Barton me rappelant à

moi-même, j'eus encore la force de lui dire de suivre Léonce, et de

lui montrer le côté de la rue par lequel il avoit passé avec M. de

Montalte; ces mots prononcés, je perdis entièrement connaissance.

Quand je rouvris les yeux, je me trouvai chez moi, entourée de mes

femmes effrayées; je crus fermement d'abord que je venois de faire le

plus horrible songe, et je les rassurai dans cette conviction;

cependant par degrés, mes souvenirs me revinrent: quand le plus cruel

de tous me saisit, je retombai dans l'état dont je venois de sortir.

Enfin de funestes secours me rappelèrent à moi, et je passai trois

heures telles, que des années de bonheur seroient trop achetées à ce

prix; envoyant sans cesse chez M. Barton, chez Léonce, pour savoir

s'ils étoient rentrés, écoutant chaque bruit, allant au-devant de

chaque messager, qui me répondoit toujours: _Non, madame, ils ne sont

pas encore rentrés_; comme si ces paroles étoient simples, comme si

l'on pouvoit les prononcer sans frémir! J'avois épuisé tous le» moyens

de découvrir ce qu'étoit devenu Léonce; j'étais retombée dans

l'inaction du désespoir, et jetée sur un canapé, je cherchois des

yeux, je combinois dans ma tête quels moyens pourroient me donner la

mort, à l'instant même où j'apprendrois que Léonce n'étoit plus: quand

j'entendis la voix de M. Barton, je tombai à genoux en me précipitant

vers lui.--Il est sauvé, me dit-il; il n'est point blessé, son

adversaire l'est seul, mais pas grièvement; tout est bien, tout est

fini.

Louise, une heure après avoir reçu cette assurance, j'étois encore

dans des convulsions de larmes; mon âme ne pouvoit rentrer dans ses

bornes. J'appris enfin que Léonce s'étoit battu avec M. de Montalte et

l'avoit blessé; mais qu'il avoit montré dans ce duel tant de bravoure

et de générosité, tant d'oubli de lui-même, tant de soins pour M. de

Montalte, lorsqu'il avoit été hors de combat, qu'il avoit tout-à-fait

subjugué son adversaire, et qu'il en avoit obtenu tout ce qu'il

désiroit relativement à moi; la promesse d'attribuer leur duel à une

querelle de bal masqué, et de chercher naturellement toutes les

occasions de me justifier en public, sur tout ce qui concernoit M. de

Valorbe. M, Barton étoit arrivé à temps pour être témoin du combat,

après avoir inutilement cherché pendant plusieurs heures Léonce, qui

attendoit le jour avec M. de Montalte, chez un de leurs amis communs.

M. Barton étoit animé par l'enthousiasme en me parlant de Léonce; il

est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions

avoient eu constamment le plus sublime caractère, et c'étoit dans ce

moment même qu'il falloit se séparer de lui!

J'en sentois la nécessité plus que jamais, j'avois en horreur ce que

je venois d'éprouver; et de tout ce qu'on peut souffrir sur la terre,

ce qui me paroît le plus terrible, c'est de craindre pour la vie de

celui qu'on aime. Je n'étois point à l'abri de cette douleur, elle

pouvoit se renouveler; M. de Valorbe m'en menaçait: Cette idée vint

s'unir au sentiment du devoir, qu'il ne m'étoit plus permis de

repousser, et je partis sans rien voir, sans rien entendre, dans je ne

sais quel égarement, dont je ne suis sortie que quand la fatigue

d'Isore m'a forcée d'arrêter ici.

Vous ne pouvez vous faire l'idée de ce que je souffre, de l'effort

qu'il m'a fallu faire, même pour vous écrire! Quand je n'aurais pas

besoin de cacher ma retraite à Léonce et à M. de Valorbe, je ne

devrais pas aller vers vous; il faut, dans l'état où je suis,

combattre seule avec soi-même; le froid de la solitude me redonnera

des forces; je vous aime, je ne puis vous voir; l'attendrissement,

l'affection me feroient trop de mal, la moindre émotion nouvelle

pourrait m'anéantir; laissez-moi. Je vais en Suisse: Léonce m'a dit

que dans ses voyages c'étoit le pays qu'il avoit préféré; s'il vient

une fois verser des larmes sur ma tombe, j'aime à penser que ce sera

près des lieux qui captivèrent son imagination, dans les premières

années de sa vie; c'est assez de cette espérance pour déterminer ma

route dans le vaste désert du monde, où je puis fixer ma demeure à mon

choix.

Louise, si je suis long-temps sans vous écrire, n'en soyez point

inquiète, il faut que je vive, je me suis chargée d'Isore; je vais

mander à sa mère que je m'y engage de nouveau; je veux l'élever, je

veux laisser du moins après moi quelqu'un dont j'aurai fait le

bonheur. Vous, ma soeur, écrivez-moi sous l'adresse que je vous

envoie; vous saurez par madame de Lebensei l'effet que mon départ aura

produit sur Léonce; mais prenez garde, en me l'apprenant, prenez garde

à ma pauvre tête, elle est bien troublée; il faut la ménager, je me

crains quelquefois moi-même. Cependant, pourquoi dans les longues

heures de réflexion qui m'attendent ne saurois-je pas contempler avec

fermeté mon sort? J'ai trop long-temps lutté pour être heureuse: le

jour où il a été l'époux de Matilde, que ne m'étois-je dit que le ciel

avoit prononcé contre moi!

Delphine · 第 214 / 322 题