Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Melun, ce 6 décembre 1791.
Le sacrifice est fait, la vie est finie. Pardonnez-moi si je suis
long-temps sans vous écrire, si je ne vous rejoins pas, si je meurs
pour vous, comme pour lui: ce que vous m'avez mandé sur M. de Valorbe
ne m'ôte-t-il pas jusqu'à l'espoir du repos que je conservois encore!
Quel asile puis-je trouver, qui soit assez impénétrable pour me cacher
à celui qui me poursuit, comme à celui que j'aime?
Je l'ai quitté! je l'ai quitté! Je ne le reverrai plus! pensez-vous
qu'il puisse me rester aucune raison, aucune force? n'ai-je pas tout
épuisé pour partir? A présent, j'erre avec cette pauvre Isore dans le
vide immense où je suis jetée! Pleurez sur moi, ma soeur, vous, le
seul être informé désormais de mon nom, de ma demeure, de mon
existence! Sans l'enfant de Thérèse, sans vous, me serois-je condamnée
à vivre?
M. Barton est arrivé avant-hier d'après ma lettre: je lui ai tout
confié, hors le vrai motif de mon départ; j'ai éprouvé peut-être
encore un moment doux, lorsque cet honnête homme, me prenant la main,
avec des larmes dans les yeux, me dit:--Madame, il ne convient pas à
mon âge de s'abandonner à l'attendrissement que me fait éprouver votre
résolution; cependant, qu'il me soit permis de vous dire que jamais
mon coeur n'a été pénétré pour aucune femme d'autant d'intérêt ni
d'admiration!--Louise, pourquoi l'approbation de la vertu ne
m'a-t-elle pas fait plus de bien?
Il fut convenu entre M. Barton et moi qu'après mon départ, il useroit
de tout son ascendant sur Léonce, pour l'engager à demeurer auprès de
Matilde, auprès de celle qui, dans quelques mois, doit être la mère de
son enfant. Je ne voulois point écrire à Léonce; je ne sais si je
l'aurois pu, sans anéantir le reste de mes forces: d'ailleurs, je ne
pouvois pas lui apprendre ce qui s'étoit passé entre Matilde et moi,
et comment retenir aucune de ses pensées en disant adieu à ce qu'on
aime! Je priai néanmoins M. Barton de ne pas refuser à Léonce la
consolation de savoir ce qu'il m'en avoit coûté pour partir; je lui
recommandai de ne pas nous laisser seuls, Léonce et moi; dans l'état
où j'étois, je n'aurois pu rien cacher. Je décidai que je partirois le
lendemain; jour que Léonce disoit avoir choisi pour aller à la
campagne avec madame de Mondoville; ainsi je me dérobois à ce que
j'aime, avec les précautions qu'on pourroit prendre pour échapper à
des persécuteurs.
Léonce vint le soir, il étoit rêveur, et ne parut pas désirer lui-même
que M. Barton s'éloignât. Après une heure de la conversation la plus
pénible, et que de longs silences interrompoient souvent, Léonce se
leva pour partir; dans ce moment un tremblement affreux me saisit, et
je retombai sur ma chaise comme anéantie; lui-même, occupé sans doute
de son dessein, que j'ignorois alors, étoit tout entier concentré dans
sa propre émotion, et ne remarqua point ce qui auroit pu l'étonner
dans la mienne; il pressa ma main sur ses lèvres avec une ardeur
très-vive, et s'enfuit précipitamment, en m'écriant de la porte:
--Delphine, ne m'oubliez jamais!--Je crus qu'il m'avoit devinée, je
voulois le suivre, la force me manqua; et quand il fut parti, l'idée
terrible que je l'avois vu pour la dernière fois me saisit, je ne
pouvois m'y soumettre. Léonce, en me quittant plus tôt que je ne m'y
attendois, avoit trop précipité mes impressions; mon âme n'avoit point
passé par ces douleurs successives qui préparent à la dernière;
j'avois reçu comme un coup subit dans le coeur, qui me faisoit un mal
insupportable; je voulois, sans changer de résolution, voir encore une
fois Léonce; je n'avois rien recueilli pour l'absence, je n'avois pas
assez contemplé ses traits, je n'avois pu lui faire entendre un
dernier accent qui restât dans son coeur.
Je passai la nuit entière à combiner et repousser tour à tour mille
projets divers pour l'apercevoir encore une fois, pour adoucir le mal
que m'avoient fait de si brusques adieux. Immobile sur mon lit où je
m'étois jetée, je n'osois, pendant cette cruelle agitation, ni me
lever, ni faire un pas, ni changer de place, comme si le moindre
mouvement avoit dû être une nouvelle douleur; le jour vint, et j'eus
cependant la force de dire à Antoine, en lui recommandant le secret,
que je partois à onze heures du soir. J'avois fixé ce moment, parce
que M. Barton devoit revenir chez moi dans la soirée; à midi, l'on me
remit votre lettre, où vous m'apprenez les cruelles dispositions de M.
de Valorbe; l'effroi qu'elle me causa me donna de la force pendant
quelques instans; cette persécution, cette fureur dont Léonce pouvait
devenir l'objet, me fit sentir la nécessité de disparaître d'un monde
où j'attirois sans cesse de nouveaux périls sur l'objet de ma
tendresse. Je sentis aussi que si je différois à partir, ou si
j'allois vers vous, M. de Valorbe, apprenant dans quel lieu il
pourroit me trouver, ne tarderoit pas à venir me chercher; et que
Léonce, indigné de le savoir près de moi, se hâteroit d'arriver pour
l'en punir. Je n'hésitai donc plus, et je donnai, pendant quelques
heures, des ordres pour mon départ, avec assez de calme; mais dans ce
moment Isore, qui avoit découvert les préparatifs que j'avois
commandés, vint, tout en chantant, se jeter dans mes bras, pour se
réjouir de faire un voyage; sa gaîté me causa une émotion que je ne
pus surmonter, et, l'éloignant de moi, je passai plusieurs heures à
verser des larmes.
Hélas! j'en répandois alors, pendant que je n'étois pas encore
tout-à-fait loin de lui, pendant qu'il n'étoit pas encore absolument
impossible qu'il entrât dans ma chambre, et me serrât dans ses bras.
Le temps se passoit ainsi, lorsque peu de temps après dix heures M.
Barton arriva; il étoit extrêmement troublé; je me hâtai de lui
demander d'où lui venoit cette altération, s'il ne savoit rien de
Léonce, s'il craignoit qu'il n'eût découvert mon départ.--Il l'ignore,
me dit-il; mais je n'en suis pas moins dans une inquiétude mortelle;
Léonce, sans en avoir averti personne, est revenu il y a une heure de
la campagne, en y laissant madame de Mondoville. Il y a ce soir un
grand bal masqué, où il veut aller; j'ai insisté pour connoître la
cause de cet empressement, qui lui est si peu naturel; il n'a voulu
d'abord me rien répondre; mais comme il partoit, quelques mots qu'il a
dits à l'un de ses gens ont éveillé mes soupçons, et je l'ai forcé à
m'avouer que dans cette fête, où les femmes vont déguisées, mais les
hommes, à visage découvert, il croyoit très-facile de faire naître un
sujet de querelle à l'instant même; et que, certain d'y rencontrer M.
de Montalte, le cousin de M. de Valorbe, il avoit choisi ce jour pour
se venger, sans vous compromettre, des propos insultans que, depuis le
concert de madame de Saint-Albe, il n'a point cessé, me dit Léonce, de
répéter contre vous.
--Il est parti pour ce bal, m'écriai-je, dans cet affreux dessein! que
ferons-nous? comment ne l'avois-je pas deviné? sa tristesse, hier en
me quittant, ses dernières paroles ne m'annonçoient-elles pas un
projet funeste? et la douleur atroce que j'ai éprouvée, quand il a
disparu, n'est-elle pas un pressentiment que je ne le reverrai plus;
il est parti, répétai-je à M. Barton; pourquoi ne l'avez-vous pas
suivi?--Il ne l'auroit pas souffert, répondit M. Barton; il m'a dit
qu'il alloit chercher un de ses amis pour se rendre ensemble au
bal.--Eh bien! eh bien! interrompis-je, déterminée soudain, il est
temps encore de se rendre à ce bal masqué: je n'y serai point
reconnue, je reverrai Léonce encore, je lui parlerai, je l'empêcherai
de provoquer M. de Montalte; oui, je tenterai ce dernier effort, je le
dois, je le puis.--Et sans attendre l'avis de M. Barton, je sonnai
pour qu'on m'apportât le domino noir qui devoit m'envelopper. M.
Barton, ayant vainement essayé de me détourner de mon projet, me
proposa de m'accompagner; je lui fis sentir que Léonce, étonné de le
voir à ce bal, soupçonneroit la vérité, et s'éloigneroit à l'instant
même de nous deux.
Au moment où Isore vit pour la première fois cet habillement de bal,
qui lui étoit tout-à-fait inconnu, elle en eut peur, et vainement mes
femmes voulurent la rassurer, en lui disant que c'étoit une parure de
fête; l'enfant, comme s'il eût été averti que ce vêtement de la gaîté
cachoit le désespoir, répétoit sans cesse en pleurant:--Est-ce que ma
seconde maman va faire comme la première, est-ce que je ne la reverrai
plus?--Hélas! pauvre enfant, dis-je en moi-même, cette nuit sera
peut-être en effet la dernière de ma vie! chaque moment de retard me
paroissoit un danger de plus pour Léonce; je partis, et M. Barton
monta avec moi dans ma voiture, résolu d'y rester pour m'attendre;
enfin, j'arrivai à la porte de la fête, je descendis, j'entrai, et là
commença pour moi ce supplice qui devoit toujours s'accroître; le
contraste cruel de tout l'appareil de la joie, avec les tourmens
affreux qui me déchiroient.
Je traversai la foule de ceux qui se trouvoient peut-être tous, alors,
dans le moment le plus gai de leur vie; tandis que moi, j'ignorais si
je ne marchois pas à la mort. Je fus long-temps à parcourir la salle,
sans découvrir d'aucun côté ni Léonce, ni M. de Montalte; errante
ainsi, sans pouvoir être reconnue, et dans le trouble le plus cruel
que je pusse éprouver, des sensations extraordinaires s'emparèrent
tout à coup de moi; j'avois peur de ma solitude, au milieu de la
foule; de mon existence, invisible aux yeux des autres, puisque aucune
de mes actions ne m'étoit attribuée. Il me sembloit que c'étoit mon
fantôme qui se promenoit parmi les vivans, et je ne concevois pas
mieux les plaisirs qui les agitoient, que si du sein des morts j'avois
contemplé les intérêts de la terre. Je cherchois à travers toutes ces
figures, que je voyois comme dans un rêve cruel, un seul homme, un
seul être qui existoit encore pour moi, et me rendoit aux impressions
réelles dans toute leur force et leur amertume. Je passois
silencieusement au milieu des danses et des exclamations de joie, et
je portois dans mon âme tout ce que la nature peut éprouver de
douleur, sans jeter un cri, sans obtenir la compassion de personne. O
souffrances morales! comme vous êtes cachées au fond du coeur dont
vous faites votre proie! vous le dévorez en secret, vous le dévorez
souvent au milieu des fêtes les plus brillantes; et tandis qu'un
accident, une douleur physique, réveillent la sympathie des êtres les
plus froids, une main de fer serre votre poitrine, vous ravit l'air,
oppresse votre sein, sans qu'il vous soit permis d'arracher aux
autres, par aucun signe extérieur, des paroles de commisération.
Après avoir long-temps marché d'un bout de la salle à l'autre, avec
une activité et une agitation continuelles, Léonce parut enfin dans
une loge, regardant par toute la salle avec une impatience
remarquable, pour découvrir quelqu'un qu'il cherchoit. Je montai
quelques marches pour aller vers lui; et comme il devoit
nécessairement passer devant moi, en rentrant dans la salle, je restai
quelque temps appuyée sur la balustrade de l'escalier pour le regarder
encore; ce plaisir, le dernier, me jetoit, malgré tout ce qui
m'environnoit, dans une rêverie profonde; et tant que je pus le
considérer ainsi, mes inquiétudes même pour lui sembloient être
suspendues. Dès qu'il descendit, je me hâtai de le suivre, résolue de
m'attacher à ses pas, et de lui parler en me faisant connoître, si
j'apercevois M. de Montalte. Léonce se retourna deux ou trois fois,
étonné de mon insistance, et ses yeux se fixèrent sur ce masque qui
l'importunoit, avec une expression d'indifférence très-dédaigneuse: ce
regard, quoiqu'il ne s'adressât point à moi, me serra le coeur, et je
mis ma main sur mes yeux pendant un moment, pour rassembler mes forces
qui m'abandonnoient.
Je relevai la tête; un flot de monde m'avoit déjà séparée de
Léonce, et je le vis assez loin de moi, coudoyant M. de Montalte
qui se retournoit pour lui en demander l'explication; je voulus
m'avancer, la foule arrêtoit chacun de mes pas; je saisis le bras
d'un homme que je connoissois à peine, et je le priai de m'aider à
traverser la foule; cet homme odieux me retenoit pour examiner ma
main, pour considérer mes yeux, et m'adressoit tous les fades
propos de cette insipide fête, quand, à dix pas de moi, il
s'agissoit de la vie de Léonce.--Aidez-moi, répétois-je à celui qui
m'accompagnoit, aidez-moi, par pitié!--Et je le traînois de toute
ma force, pour qu'il fendît la presse que je ne pouvois seule
écarter; je voyois Léonce qui, après avoir parlé vivement à M. de
Montalte, se dirigeoit avec lui vers la sortie de la salle; il
marchoit, je le suivois, mais j'étois toujours à vingt pas de lui
sans pouvoir jamais franchir cette infernale distance, qu'on eût
dite défendue par un pouvoir magique; enfin, coupant seule par un
détour dans les corridors, je crus pouvoir me trouver à la grande
porte avant Léonce; mais comme j'y arrivois, je le vis qui sortoit
par une autre issue; je courus encore quelques pas, je tendis les
bras vers lui, je l'appelai; mais, soit que ma voix déjà trop
affoiblie ne pût se faire entendre, soit qu'il fût uniquement
occupé du sentiment qui l'animoit, il poursuivit sa route, et je le
perdis de vue au milieu de la rue, me trouvant entourée de chevaux,
de cochers qui me crioient de me ranger, de voitures qui venoient
sur moi, sans que je fisse un pas pour les éviter: un de mes gens
me reconnut, m'enleva sans que je le sentisse, et me porta dans ma
voiture: quand j'y fus, la voix de M. Barton me rappelant à
moi-même, j'eus encore la force de lui dire de suivre Léonce, et de
lui montrer le côté de la rue par lequel il avoit passé avec M. de
Montalte; ces mots prononcés, je perdis entièrement connaissance.
Quand je rouvris les yeux, je me trouvai chez moi, entourée de mes
femmes effrayées; je crus fermement d'abord que je venois de faire le
plus horrible songe, et je les rassurai dans cette conviction;
cependant par degrés, mes souvenirs me revinrent: quand le plus cruel
de tous me saisit, je retombai dans l'état dont je venois de sortir.
Enfin de funestes secours me rappelèrent à moi, et je passai trois
heures telles, que des années de bonheur seroient trop achetées à ce
prix; envoyant sans cesse chez M. Barton, chez Léonce, pour savoir
s'ils étoient rentrés, écoutant chaque bruit, allant au-devant de
chaque messager, qui me répondoit toujours: _Non, madame, ils ne sont
pas encore rentrés_; comme si ces paroles étoient simples, comme si
l'on pouvoit les prononcer sans frémir! J'avois épuisé tous le» moyens
de découvrir ce qu'étoit devenu Léonce; j'étais retombée dans
l'inaction du désespoir, et jetée sur un canapé, je cherchois des
yeux, je combinois dans ma tête quels moyens pourroient me donner la
mort, à l'instant même où j'apprendrois que Léonce n'étoit plus: quand
j'entendis la voix de M. Barton, je tombai à genoux en me précipitant
vers lui.--Il est sauvé, me dit-il; il n'est point blessé, son
adversaire l'est seul, mais pas grièvement; tout est bien, tout est
fini.
Louise, une heure après avoir reçu cette assurance, j'étois encore
dans des convulsions de larmes; mon âme ne pouvoit rentrer dans ses
bornes. J'appris enfin que Léonce s'étoit battu avec M. de Montalte et
l'avoit blessé; mais qu'il avoit montré dans ce duel tant de bravoure
et de générosité, tant d'oubli de lui-même, tant de soins pour M. de
Montalte, lorsqu'il avoit été hors de combat, qu'il avoit tout-à-fait
subjugué son adversaire, et qu'il en avoit obtenu tout ce qu'il
désiroit relativement à moi; la promesse d'attribuer leur duel à une
querelle de bal masqué, et de chercher naturellement toutes les
occasions de me justifier en public, sur tout ce qui concernoit M. de
Valorbe. M, Barton étoit arrivé à temps pour être témoin du combat,
après avoir inutilement cherché pendant plusieurs heures Léonce, qui
attendoit le jour avec M. de Montalte, chez un de leurs amis communs.
M. Barton étoit animé par l'enthousiasme en me parlant de Léonce; il
est vrai que, pendant toute cette nuit, ses paroles et ses actions
avoient eu constamment le plus sublime caractère, et c'étoit dans ce
moment même qu'il falloit se séparer de lui!
J'en sentois la nécessité plus que jamais, j'avois en horreur ce que
je venois d'éprouver; et de tout ce qu'on peut souffrir sur la terre,
ce qui me paroît le plus terrible, c'est de craindre pour la vie de
celui qu'on aime. Je n'étois point à l'abri de cette douleur, elle
pouvoit se renouveler; M. de Valorbe m'en menaçait: Cette idée vint
s'unir au sentiment du devoir, qu'il ne m'étoit plus permis de
repousser, et je partis sans rien voir, sans rien entendre, dans je ne
sais quel égarement, dont je ne suis sortie que quand la fatigue
d'Isore m'a forcée d'arrêter ici.
Vous ne pouvez vous faire l'idée de ce que je souffre, de l'effort
qu'il m'a fallu faire, même pour vous écrire! Quand je n'aurais pas
besoin de cacher ma retraite à Léonce et à M. de Valorbe, je ne
devrais pas aller vers vous; il faut, dans l'état où je suis,
combattre seule avec soi-même; le froid de la solitude me redonnera
des forces; je vous aime, je ne puis vous voir; l'attendrissement,
l'affection me feroient trop de mal, la moindre émotion nouvelle
pourrait m'anéantir; laissez-moi. Je vais en Suisse: Léonce m'a dit
que dans ses voyages c'étoit le pays qu'il avoit préféré; s'il vient
une fois verser des larmes sur ma tombe, j'aime à penser que ce sera
près des lieux qui captivèrent son imagination, dans les premières
années de sa vie; c'est assez de cette espérance pour déterminer ma
route dans le vaste désert du monde, où je puis fixer ma demeure à mon
choix.
Louise, si je suis long-temps sans vous écrire, n'en soyez point
inquiète, il faut que je vive, je me suis chargée d'Isore; je vais
mander à sa mère que je m'y engage de nouveau; je veux l'élever, je
veux laisser du moins après moi quelqu'un dont j'aurai fait le
bonheur. Vous, ma soeur, écrivez-moi sous l'adresse que je vous
envoie; vous saurez par madame de Lebensei l'effet que mon départ aura
produit sur Léonce; mais prenez garde, en me l'apprenant, prenez garde
à ma pauvre tête, elle est bien troublée; il faut la ménager, je me
crains quelquefois moi-même. Cependant, pourquoi dans les longues
heures de réflexion qui m'attendent ne saurois-je pas contempler avec
fermeté mon sort? J'ai trop long-temps lutté pour être heureuse: le
jour où il a été l'époux de Matilde, que ne m'étois-je dit que le ciel
avoit prononcé contre moi!