Delphine à madame d'Ervins, religieuse au couvent de Sainte-Marie, à
Chaillot.
Melun, ce 6 décembre.
Des circonstances non moins cruelles, ma chère Thérèse, que celles qui
ont décidé de votre sort me forcent à m'éloigner pour jamais de Paris
et du monde; j'emmène votre fille avec moi, j'achèverai son éducation
avec soin, et je lui assurerai la moitié de ma fortune. Elle en jouira
peut-être bientôt, si je prends le même parti que vous, si je
m'enferme pour jamais dans un couvent.
Vous serez étonnée qu'un tel projet m'ait semblé possible avec les
opinions que vous me connoissez; elles ne sont point changées: mais je
voudrois mettre une barrière éternelle entre moi et les incertitudes
douloureuses que les passions font toujours renaître dans le coeur.
Dites-moi si vous croyez qu'il suffise d'une résignation courageuse et
de la religion naturelle pour trouver du repos dans un asile semblable
au vôtre; vous seule au monde savez que ce sombre dessein m'occupe,
Isore vous écrit mon adresse, le nom que j'ai pris; il ne reste déjà
plus de traces de moi; mais quelquefois je me sens un vif désir de
revivre, et des voeux irrévocables pourroient seuls l'étouffer.