Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Lyon, ce 1er décembre 1791.
[Cette lettre arriva le matin même du 5 décembre.]
Je n'ai point reçu de lettres de vous depuis mon départ, ma chère
Delphine; je me hâte d'arriver à Montpellier pour les trouver. J'ai vu
ce malheureux Valorbe à mon passage à Moulins; il est encore retenu
dans sort lit par ses blessures; mais, quand il sera guéri, sa
situation sera bien plus déplorable; il ne peut pas rester dans son
régiment; l'animadversion est telle contre lui, qu'il n'y éprouverait
que des désagrémens insupportables: il sera forcé de tout quitter. Il
m'a paru très-sombre, et parlant de vous avec un mélange de
ressentiment et d'amour fort effrayant; il rappelle ce qu'il a fait
pour vous, il se croit des droits sans bornes à votre reconnoissance,
et laisse entendre que si vous les méconnoissez, il s'en vengera sur
Léonce ou sur vous. Enfin, il m'a paru saisi d'une fureur réfléchie
extrêmement redoutable; on diroit qu'après avoir beaucoup souffert, il
éprouve le besoin de faire partager aux autres son malheur, et je ne
l'ai plus trouvé le moins du monde accessible à cette crainte de vous
affliger, qui avoit autrefois de l'empire sur lui; j'ai peur que vous
n'ayez beaucoup à redouter de ses persécutions.
Éloignez-vous de Léonce pour un temps, revenez près de moi, c'est le
seul moyen d'apaiser M. de Valorbe, et d'éviter ainsi les plus grands
malheurs. Ah! ma chère Delphine, que j'ai souffert dans Paris, dans
cette ville que je déteste! En approchant de ma retraite, je sens mon
âme se calmer; cependant je n'y serai point heureuse, si je ne vous y
vois pas; vous avez encore ajouté, pendant les quatre mois que nous
venons de passer ensemble, à ma tendresse pour vous. Au milieu de tant
de peines, de tant d'injustices, il ne vous est pas échappé un seul
sentiment amer, un seul mouvement de haine; vous avez supporté les
torts les plus révoltans comme une nécessité, comme un accident du
sort, et non comme un sujet de colère ou de ressentiment.
Mon amie, j'en suis sûre, avec une âme si douce vous pourrez trouver
du calme, et peut-être du bonheur dans la solitude; je vous y espère,
je vous y attends avec un coeur tout à vous.