Delphine à Matilde.
Paris, ce 4 décembre.
Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours
après, la France. Léonce ne saura point dans quel lieu je me
retirerai; il ignorera de même, quoi qu'il arrive, que c'est pour
votre bonheur que je sacrifie le mien. J'ose vous dire, Matilde, votre
religion n'a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que
je fais pour vous; et Dieu qui lit dans les coeurs, Dieu qui sait la
douleur que j'éprouve, estime dans sa bonté cet effort ce qu'il vaut.
Oui, j'ose vous le répéter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir à me
reprocher vos douleurs, j'ai plus qu'expié mes fautes; je me crois
supérieure à celles qui n'auroient point les sentimens dont je
triomphe.
Vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son coeur des droits que
j'ai dû respecter; mais je l'aimois, mais vous n'avez pas su peut-être
qu'avant de vous épouser.... Laissons les morts en paix. Vous m'avez
adjurée de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même:
pouvois-je résister, quand il devroit m'en coûter la vie! Matilde,
vous allez être mère, de nouveaux liens vont vous attacher à Léonce;
femme bénie du ciel, écoutez-moi: si celui dont je me sépare me
regrette, ne blessez point son coeur par des reproches; vous croyez
qu'il suffit du devoir pour commander les affections du coeur, vous
êtes faite ainsi; mais il existe des âmes passionnées, capables de
générosité, de douceur, de dévouement, de bonté, vertueuses en tout,
si le sort ne leur avoit pas fait un crime de l'amour! Plaignez ces
destinées malheureuses, ménagez les caractères profondément sensibles;
ils ne ressemblent point au vôtre, mais ils sont peut-être un objet de
bienveillance pour l'Être suprême, pour la source éternelle de toutes
les affections du coeur.
Matilde, soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce; vous avez
éloigné de lui sa fidèle amie, chargez-vous de lui rendre tout l'amour
dont vous le privez. Ne cherchez point à détruire l'estime et
l'intérêt qu'il conservera pour moi, vous m'offenseriez cruellement;
il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus; et le dernier
acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire!
Adieu, Matilde; vous n'entendrez plus parler de moi; la compagne de
votre enfance, l'amie de votre mère, celle qui vous a mariée, celle
enfin qui n'a pu supporter votre peine, n'existe plus pour vous ni
pour personne. Priez pour elle, non comme si elle étoit coupable,
jamais elle ne le fut moins, jamais surtout il ne vous a été plus
ordonné de ne pas être sévère envers elle! mais priez pour une femme
malheureuse, la plus malheureuse de toutes, pour celle qui consent à
se déchirer le coeur, afin de vous épargner une foible partie de ce
qu'elle se résigne à souffrir.